LE VOYAGE DE MONSIEUR PERRICHON (1859)

DE EUGÈNE LABICHE

 

Mise en scène et costumes : Laurent Pelly.

Dramaturgie : Agathe Mélinand.

Scénographie : Chantal Thomas.

Lumières : Joël Adam.

Avec

    - Bruno Raffaelli, sociétaire de la Comédie-Française,

      dans le rôle de Perrichon.

    - Rémi Gibier.

    - Karim Qayouh.

    - Patrick Zimmermann.

    - Claire Wauthion.

    - Audrey Fleurot.

    - Emmanuel Daumas.

    - Grégory Faive.

    - Vincent Deslandres.

    - Yann Garnier.

Eugène LABICHE (1815-1888)

  • Né à Paris, le 6 mai 1815. Romancier et surtout auteur dramatique comique, il écrivit, seul ou en collaboration, une centaine de pièces de théâtre pour le Palais-Royal, les Variétés, le Vaudeville, le Gymnase, etc. ; les meilleures ou les plus connues sont : Le Chapeau de paille d'Italie, Le Voyage de M. Perrichon, La Cagnotte, Le Choix d'un Gendre, Le plus Heureux des Trois, Doit-on le dire ? etc. Il fut élu à l'Académie le 26 février 1880, en remplacement de Silvestre de Sacy et reçu par John Lemoinne le 25 novembre 1880. Mort le 22 janvier 1888.

ARGUMENT DE LA PIÈCE

  • 1860. Gare de Lyon… Monsieur Perrichon, carrossier très aisé, se retire des affaires et, pour l'occasion emmène sa femme et sa fille en voyage sur le Mont Blanc. Marjorin, un employé désargenté ami de Perrichon les attend à la gare pour lui emprunter de l'argent. Arrivent les Perrichon. Le chef de famille est affolé bien que très en avance, il ne sait où s'adresser, à quel guichet, pour quel train… Bien qu'il n'y ait qu'un seul train qui parte de la gare de Lyon...
  • Pendant ce temps Madame et Mademoiselle Perrichon rencontrent séparément deux jeunes gens, connaissances de bal et amoureux de la blonde Henriette.
  • L'un et l'autre ont l'intention de suivre la famille pour faire leur cour. Perrichon toujours fou d'agitation et de l'angoisse du départ prête finalement l'argent demandé par Marjorin en espérant avoir sa reconnaissance. Un autre personnage se trouve à la gare de Lyon, c'est le commandant qui fuit Paris et une certaine Anita qui le ruine. Les voyageurs s'apprêtent enfin à monter dans le train. Daniel et Armand, les deux prétendants se rencontrent. Ils sont amis, ils se découvrent rivaux mais, la lutte sera royale, ils se le promettent.
  • "La comédie bourgeoise de Labiche est un très fidèle miroir des moeurs. Les personnages sont parfois très légèrement détachés, mais ils vivent dans leur cadre, sont dirigés par leurs habitudes, leurs tics, leurs principes. Ils sont parfois monstrueux, mais seulement parce qu'ils sont placés dans des situations qui les obligent à exagérer leur personnalité. Ils ont rarement conscience de ce qu'ils sont. Quand ils s'imaginent se connaître, ils se trompent régulièrement et grossièrement." Philippe Soupault in Eugène Labiche.
  • "D'après Labiche, le bourgeois est un individu qui, systématiquement, ignore ses ridicules, ses vices et même ses qualités. Il ne s'excuse jamais. Il aurait honte d'être vicieux comme il refuse d'être bon. Il a adopté pour modèle un certain personnage, très caractérisé et il croit s'y conformer. Il fait tous ces efforts pour y parvenir mais n'y réussit pas et c'est précisément cette maladie qui est comique. Il considère qu'il faut être économe et il est en vérité avare et cupide. Il prétend être fidèle et il cherche toutes les occasions pour tromper ; ainsi de suite. L'important toutefois est qu'on ne le sache pas." Philippe Soupault in Eugène Labiche.

REVUE DE PRESSE

  • PRESSE OCEAN, 30 09 02002.
  • Quand le bourgeois excursionne en Suisse, avec sa femme, sa fille et des prétendants à ses basques, il prend de la hauteur ! Et le spectateur gambade à vive allure sur les cimes de la fantaisie, de l'humour et de la cruauté. Suivez Labiche et prenez garde aux avalanches ! 1860, gare de Lyon, monsieur Perrichon, carrossier très aisé se retire des affaires et, pour l'occasion emmène sa femme et sa fille en voyage sur le Mont-Blanc. Voici pour l'argument.
    Mais la pièce d'Eugène Labiche est bien plus qu'une simple excursion sur le versant suisse du massif alpin aux abords de la mer de glace. C'est une singulière incursion dans le monde et dans l'esprit d'une bourgeoisie dont le confort, les certitudes, la stabilité sont soudain mises à mal. Plus qu'une descente en pente douce, ce vaudeville est un véritable précipité.
    Le temps d'un voyage en train, d'une promenade à cheval, d'une chute, de quelques méprises, d'un duel et autres avatars touristiques et familiaux et d'un retour chez-soi, loin des périls montagnards : on assiste ici à un jeu de massacre. "Un massacre vu d'un fauteuil, sans avoir l'air d'y toucher" comme disait Philippe Soupault à propos du théâtre de Labiche. En compagnie du comédien Bruno Raffaëlli, sociétaire de la Comédie-Française, qui endosse avec une singulière folie le costume de monsieur Perrichon, le metteur en scène Laurent Pelly donne une représentation à la fois terrifiante et hilarante d'un monde où l'assurance vaniteuse rivalise avec la bêtise. Une invitation au voyage, amusante, ironique, cruelle et inconfortable, dont on ne revient pas indemne !
  • A.P.D. "Voie royale et train d'enfer".
  • Incroyable ! La pièce d'Eugène Labiche, Le voyage de monsieur Perrichon, a été créée à Paris en 1860. Or la mise en scène de Laurent Pelly laisse croire qu'elle vient tout juste d'être écrite pour être servie sur le plateau de l'Espace 44 à la MCLA. Il ne s'agit pas là d'un banal dépoussiérage afin de faire du neuf avec du vieux sans trop désarçonner le public, ni d'une adaptation convenue histoire de faire branché, mais bel et bien d'un jeu de miroir poursuivant les malheureux mortels à travers le temps.
    Laurent Pelly a choisi de placer les personnages sur une pente fatale, aussi raide que celles du Mont-Blanc, et aussi glissante que les crevasses de la Mer de Glace. Il lui suffit en effet d'un praticable labyrinthe avec trappes et chausse-trapes, de costumes sans date, pour lâcher à un train d'enfer, monsieur Perrichon, sa petite famille, les deux prétendants et autres empêcheurs de vivre de ses rentes, dans une atmosphère digne d'un Kafka dont Jacques Tati serait le fils spirituel. Et comme Laurent Pelly est du genre impitoyable, il scande les actes d'une musique à faire dresser les cheveux sur la tête, affole les horloges, donne la nausée aux lumières et pulse un brouillard d'épouvante !
    Ce contexte idéal permet à monsieur Perrichon de se démener, de brasser de l'air, de donner toute la mesure de sa vanité. Est-il sot ce descendant de Monsieur Jourdain ! Rien ne change… A la Hauteur du délire ambiant Bruno Raffaelli, sociétaire de la Comédie Française, qui est de haute taille, incarne un Perrichon ne perdant pas un centimètre de son importance. Chaque insupportable trait de son caractère gagne ainsi en démesure. C'est horrible de prendre de la hauteur dans la bêtise ! Et l'on dérape ainsi progressivement sans pouvoir se raccrocher à rien, d'un rire bonhomme un rien crispé, au grand frisson tragique. Ce n'est plus un voyage d'agrément mais une excursion catastrophe en train fantôme fonçant droit devant lui vers le gouffre. Le pire est cependant que l'on s'amuse beaucoup…
    Quel plaisir de voir les pièges fonctionner, quel bonheur de voir des destinées se télescoper, quel régal d'être en compagnie de comédiennes et comédiens à la hauteur du délire ambiant. Tous sont irrésistibles d'aisance dans le jeu et le ton : Bruno Raffaelli est un Perrichon royal ; Claire Wauthion, une madame Perrichon malicieuse ; Audrey Fleuriot, une Henriette nympho très charmante ; Patrick Zimmermann, un commandant homérique ; Karim Qayouh et Emmanuel Daumas, un Daniel et un Armand, aussi irrésistibles l'un que l'autre ; Rémi Gibier, un Majorin admirable de grisaille ; Vincent Deslandres, Grégory Faive et Yann Garnier, des employés ou des facteurs campés parfaitement l'espace de quelques instants. En voiture !
  • LES ECHOS. 03 10 2002. "Dérapages sur la mer de Glace".
  • Laurent Pelly, aborde, après Offenbach, un autre maître du XIXe siècle, l'auteur d' " Un Chapeau de paille d'Italie ", dont il fait résonner un rire très moderne avec la complicité de l'acteur Bruno Raffaelli. On avait un peu oublié " Le Voyage de M. Perrichon ". Cette pièce de Labiche était pourtant devenue un classique, prisée par les amateurs de comédie à l'ancienne comme par les amateurs d'un théâtre de critique sociale. On la jouait partout puis on ne l'a plus donnée pendant vingt ans. Laurent Pelly y revient, avec une nouvelle mise en scène qu'il ne présente pas dans son fief de Grenoble (le Cargo est en travaux) mais à Nantes, puis à travers la France. Il a, évidemment, raison d'y revenir. " Perrichon " est un désopilant chef-d'œuvre sur l'ingratitude humaine. La réplique la plus célèbre en est sans doute : " Vous me devez tout. Je ne l'oublierai jamais. " Avec une telle déclaration, Perrichon est entré dans le panthéon des imbéciles heureux du XIXe siècle.
    Perrichon a beau être un carrossier retiré des affaires, il n'appartient pas uniquement à sa classe sociale. Il est symbole de toute personne qui a un peu de pouvoir et l'exerce pour faire triompher sa mauvaise foi. Et sa mauvaise foi est sublime ! Ayant emmené sa famille dans les Alpes, il manque de se tuer sur un chemin de montagne emprunté à Cheval. Sauvé par un jeune homme, il se met à détester ce bienfaiteur et croit sauver à son tour un autre vacancier qui en réalité, a simulé une chute pour donner à l'ex-carrossier l'occasion de se prendre pour un héros et abuser ensuite de sa crédulité.
    Dès lors, Perrichon se considère comme un terre-neuve de race humaine et préfère l'homme qu'il pense avoir arraché au gouffre au brave garçon à qui il doit la vie. Il y aura plus d'un dérapage sur la mer de Glace. Des gags et des clins d'œil.
    Laurent Pelly a bien compris la moralité : aux personnes qui rendent service on préfère celles auxquelles on rend service, c'est plus gratifiant pour nos vanités. Mais il a surtout cherché à implanter la comédie dans un espace, un jeu, un rythme qui tournent le dos à la reconstitution du XIXe siècle. Un sol fait d'éléments mobiles figure la gare de Lyon puis se transforme en paysage de montagne avec un Mont-Blanc pointu de bande dessinée avant de devenir un salon bourgeois aux meubles lilliputiens puis un jardin aux plantes géantes. Les acteurs ont des tenues à cheval entre plusieurs siècles. Et les anoraks boudinés habillent nos apprentis alpinistes. Le spectacle évite l'écueil des réalisations trop nostalgiques ou d'une satire trop appuyée. Il donne aux personnages leur épaisseur mais ne se prive pas de gags, de clins d'œil et d'accélérations. Bruno Raffaelli est un Perrichon dont le costume (imper court) rappelle celui de M. Hulot ; il impose avec une belle énergie un personnage plus jeune que d'ordinaire et plutôt féroce, qui ne dissimule plus sous les parades de la bienveillance. Les autres acteurs, Audrey Fleurot (la très complexée jeune fille à marier), Patrick Zimmermann, Claire Wauthion, Rémi Gibier, Karim Qayouh, Emmanuel Daumas, ont chacun leur note personnelle, naïve, touchante, mais le plus souvent aigre et canaille. Voilà du patinage de haut vol sur la mer de Glace !
    Gilles Costaz
  • FRANCE INTER, 10 10 2002.
  • La pièce a plus d'un siècle, mais on en croise toujours des Monsieur Perrichon, des êtres comme lui bouffis de vanité, enflés, injustes. Perrichon abandonne sa situation de carrossier pour emmener sa famille dans les Alpes, sur la mer de glace. Deux jeunes gens qui les accompagnent se battent pour épouser sa fille. Sur le glacier, Perrichon glisse, l'un des deux jeunes le sauve, mais l'ingrat Perrichon préfère l'autre jeune homme, car celui ci, malin, a fait mine de glisser. Perrichon est intervenu, et croyant le sauver, il se vit en héros et sympathise avec l'imposteur, le croyant redevable. Sa réplique est célèbre : "Vous me devez tout, je ne l'oublierai jamais".
    Du bourgeois qu'il a si souvent raillé, Labiche disait : "Cet animal offre des ressources sans nombre à qui sait le voir, il est inépuisable. C'est une perle de bêtise qu'on peut monter de toutes les façons".
    Laurent Pelly, le metteur en scène, a entendu Labiche. Sa mise en scène est sacrément moderne et très intelligente ; avec un rythme frénétique, sportif, Pelly conserve toute la drôlerie de Labiche et met l'accent sur le petit grain de sable qui dérègle la mécanique bourgeoise. Les acteurs vont, courent, volent et glissent sur une pente inclinée ; le décor en bois ingénieux n'est pas réaliste, il est rempli de trous, de trappes. La gare de Lyon est une sorte de labyrinthe où Perrichon et les siens se perdent, apparaîssent ou disparaissent, comme si, parce qu'il change de vie et part vers l'inconnu, la montagne, Perrichon perdait ses codes, ses us, et sa stabilité. Sorti de son carcan bourgeois, tout se détraque, à l'image de l'horloge de la gare qui tourne à toute allure. Le décor se soulève, voici la montagne, Perrichon glisse et s'accroche ; Bruno Raffaéli de la Comédie Française incarne un Perrichon en imperméable plus pitoyable qu'antipathique ; un pauvre type crédule et poltron, dépassé par les événements, empreint d'un besoin pathétique de reconnaissance ; il voulait s'évader de sa condition de bourgeois mais son voyage au fond l'amène au pire, les précipices menacent sa vie, et quand il rentre chez lui dans un salon miniature, les chaises sont toutes petites comme si la vie d'avant ne pouvait plus exister, la prison le guette, un duel l'attend, bref, la mort rôde. Spectateurs de sa dérive, les deux jeunes gens s'amusent ; la fille elle, irrésistible Audrey Fleurot, semble une grande poupée déglinguée, désarticulée, victime d'un père qui pense pour elle. Bref, une comédie folle et vive, juste et terrifiante. La pièce a plus d'un siècle, mais on en croise toujours des Monsieur Perrichon, des êtres comme lui bouffis de vanité, enflés, injustes.

       Vincent Josse