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UNE
SENSIBILITÉ PRÉROMANTIQUE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES
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- Le XVIIe siècle condamnait
sévèrement les passions (Racine),
l'imagination, cette « folle du logis » (Pascal,
Descartes).
Mais alors que triomphait dans la première moitié du XVIIIe siècle l'esprit
rationaliste des Lumières pour qui un homme sensible n'est qu'un « être médiocre
[...] un être abandonné à la discrétion du diaphragme » (Diderot, Le
Rêve de d'Alembert),
certains penseurs et écrivains mettaient en même temps en valeur le rôle
des sensations, de la sensibilité : le philosophe Condillac
est le représentant en France du « sensualisme » (toute connaissance dérive des
sensations) ; la sensibilité est exaltée dans le roman de l'abbé
Prévost,
Manon
Lescaut
; et paradoxalement, pour le moraliste Vauvenargue,
« les passions ont appris aux hommes la raison ».
Dans la deuxième moitié
du XVIIIe siècle, cette tendance va dominer les lettres et les arts.
UN
CONTEXTE NOUVEAU
- Une
nouvelle génération.
- - Une grande partie
des plus fervents défenseurs de la raison disparaît : une nouvelle génération
d'écrivains plus libres et plus facilement en proie au doute apparaît.
- - On reproche aux Lumières
d'avoir divinisé la raison, comme le montre l'article « philosophe » de
l'Encyclopédie, rédigé par Dumarsais : « La raison est à l'égard du philosophe
ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien
à agir ; la raison détermine le philosophe.
Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions
qu'ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent
dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe,
dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit,
mais il est précédé d'un flambeau. La vérité n'est pas pour le philosophe
une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu'il croie trouver
partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l'apercevoir ».
Et Mme de Tencin reprochera à Fontenelle d'avoir eu « de la cervelle à la
place du cœur »...
- Des
raisons réelles de douter.
- - Des raisons politiques
et humaines : les déchirures de
l'Europe... La France est ruinée par les guerres : le traité de Paris, le
10 mai 1763,
met fin à la Guerre de Sept Ans entre l'Angleterre (alliée la
Prusse) et la France (alliée à l'Autriche, la Russie, la Suède et la Pologne).
Ce traité consacre l'échec de la France. En raison des crises économiques, le pouvoir absolu
du roi est de plus en plus contesté : ex. la tentative d'assassinat du roi
par Damien, en 1757. Avant la fin du siècle, l'esprit révolutionnaire est
de plus en plus manifeste : ex. Le
Mariage
de Figaro
de Beaumarchais, en 1784.
- - Des raisons naturelles : le tremblement de terre qui détruit Lisbonne, en 1755, remet en
question le bel optimisme des Lumières. L'esprit ne peut tout expliquer ou tout
justifier. La raison est donc impuissante :
- « Que peut donc de l'esprit la plus vaste étendue ?
- Rien : le livre
du sort se ferme à notre vue. » (Voltaire,
Poème
sur le désastre de Lisbonne,1756)
- Mais l'homme ne peut
pas plus justifier l'existence du Mal par celle de Dieu : dans Candide, Voltaire
ridiculise le systèmes providentialiste de Leibniz.
LE
TRIOMPHE DE LA SENSIBILITÉ
- La passion exaltée.
- - Le roman passionné
de Rousseau, La
Nouvelle Héloïse
(1761), connaît un extraordinaire succès : le philosophe y divinise la passion, les élans du coeur, les larmes, les soupirs.... Rousseau, qui connaissait déjà le « vague des passions » des poètes
romantiques, raconta qu'en écrivant son roman il se sentait « ivre d'amour sans objet ».
- - La sensibilité devint donc le fondement même de l'individu
: le cœur doit être écouté ; la conscience est « l'instinct
divin », qui guide infailliblement l'homme, comme le professe le
Vicaire savoyard
dans l'Émile. La passion devient donc fort dialectiquement la vertu même
: l'âme sensible est capable de percevoir intuitivement, instinctivement, la qualité de vertus comme l'héroïsme,
la grandeur d'âme, la rébellion contre l'injustice. Elle aide même à mieux comprendre
les hommes...
- La sensibilité est
à l'origine de toute création, du « génie
» (Diderot).
- - Elle est une source d'inspiration,
à l'exemple de la « fureur divine » des poètes de la Pléiade ; une conscience immédiate
qui guide vers la vérité de la pensée : « La philosophie n'est que l'opinion des passions
» écrit Diderot.
- - Ce retour à l'expression
de la sensibilité correspond en même temps au grand développement, à cette
époque, de la littérature
autobiographique et des romans par lettres.
- La nature exaltée.
- - La sensibilité se
porte aussi vers l'extérieur. Il n'y a pas que l'humain à « l'état de nature
» qui fascine
(cf. chez Rousseau et chez Diderot le thème mythique et récurrent du « bon sauvage » : la vérité et le bonheur
sont dans les origines, car le primitif ou le sauvage nous
donne, par exemple, des leçons de tolérance et de partage), mais aussi le
décor naturel, les paysages. Rousseau est sensible à la
grandeur de la nature qui se met en harmonie avec l'émotion du poète et
lui sert également de refuge.
- A la fin du siècle, Bernardin
de Saint-Pierre
met à la mode l'exotisme dans son roman Paul
et Virginie.
- - La peinture, qui
autrefois mettait aussi en scène la nature (Boucher, Watteau, Fragonard), mais dans
des scènes de genre où elle n'était qu'un prétexte ou une convention, s'intéresse
désormais à la nature pour elle-même, aux paysages (Robert, Vernet). Les tempêtes, les
ruines, la nature désolée sont à la mode : elles sont le décor romantique
et privilégié d'un genre venu d'Angleterre, très à la mode à la fin du XVIIIe
et au début du XIXe siècle : le roman noir ou « gothic roman » (Le
diable amoureux de
Cazotte ; Le Moine de M.G. Lewis).
CONCLUSION
- Peu à peu, la vision
trop idéale de la sensibilité s'obscurcit. On traque de plus en plus la
part d'ombre qui hante chacun. Il n'y a pas de joie sans mélange, sans souffrance...
souffrance qui sera elle-même source de volupté, comme chez les romantiques.
Saint-Preux, dans La Nouvelle Héloïse, connaît les mêmes tourments,
les mêmes affres de l'âme que le jeune Werther de Goethe (1774) : « O Julie
! Que c'est un fatal présent du ciel qu'une âme sensible »...
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