LE POLITIQUEMENT CORRECT

 

CORPUS DE TEXTES

  •  LA FONTAINE, «LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS»
  •  
    Autrefois le Rat de ville
    Invita le Rat des champs,
    D’une façon fort civile,
    A des reliefs d’ortolans.
     
    Sur un tapis de Turquie
    Le couvert se trouva mis.
    Je laisse à penser la vie
    Que firent ces deux amis.
     
    Le régal fut fort honnête :
    Rien ne manquoit au festin ;
    Mais quelqu’un troubla la fête
    Pendant qu’ils étoient en train.
     
    A la porte de la salle
    Ils entendirent du bruit :
    Le Rat de ville détale ;
    Son camarade le suit.
     
    Le bruit cesse, on se retire :
    Rats en campagne aussitôt ;
    Et le citadin de dire :
    « Achevons tout notre rôt.
     
    - C’est assez, dit le rustique ;
    Demain vous viendrez chez moi.
    Ce n’est pas que je me pique
    De tous vos festins de roi ;
     
    Mais rien ne vient m’interrompre :
    Je mange tout à loisir.
    Adieu donc. Fi du plaisir
    Que la crainte peut corrompre ! »
                La Fontaine, FABLES (IX).
  • J. FINN GARNER, «LE RAT DE LA VILLE ET LE RAT DE BANLIEUE»
  •  
    Un rat qui vivait en banlieue avait un vieux copain qui vivait en ville. Un jour, il l’invita à venir lui rendre visite. Le rat de la ville accepta aussitôt, content de revoir son camarade et de jouir d’un peu de verdure, pour changer. Le jour indiqué, il se rendit donc au point central des expéditions de masse où il prit un billet de train pour le terminus de la ligne.
    Arrivé en banlieue, le rat de la ville se mit en quête de la maison de son ami. Bien entendu, lui qui avait l’habitude de rues rectilignes et numérotées, il se perdit rapidement parmi ces vastes pelouses, ces méandres des rues et ces culs-de-sac. Après plusieurs heures de recherche dans la Vallée Vallonnée et les Vallons de la Vallée, dans les Ruisseaux aux Orties et les Rôtis aux Oiseaux, il trouva tout à fait par hasard où habitait son ami.
    Le rat de banlieue avait mis les petits plats dans les grands pour que la visite fût mémorable, et il avait même acheté un grand centre de table, avec des fleurs assorties aux serviettes et aux napperons individuels. Il avait préparé pour son hôte un solide festin : macaronis au fromage, maïs à la crème, et même une gelée de fruits avec des tranches de mandarines. Le rat de la ville goûta un peu de chaque plat mais ne put s’empêcher de manifester son dédain pour un menu aussi banal. Le calme inhabituel qui régnait commençait aussi à lui porter sur les nerfs ; le cliquetis des arroseurs et le vrombissement lointain des tondeuses à gazon étaient les seuls bruits qui lui parvenaient. Après le dîner, le rat de banlieue offrit au rat de la ville une bière légère sans alcool et lui proposa une petite séance de zapping pour passer le temps.
    - Mon ami, la vie est trop courte pour la vivre de cette façon, lui déclara le rat de la ville. Regarde-toi ! Ta nourriture est sans intérêt, tes distractions sont sans intérêt, et même ta coiffure retarde de 15 ans.
    Le rat de banlieue en resta tout interdit, surtout à cause de la remarque concernant sa coiffure.
    - Ciel ! Qu’est-ce qu’il faudrait que je fasse ?
    - Viens me voir la semaine prochaine, lui répondit son ami, et nous jouirons de plus de choses diverses, nous éprouverons plus d’émotions fortes que tu n’en as jamais rêvé. Je te montrerai la vie qui convient à un jeune rat en bonne santé.
    La semaine suivante, donc, le rat de banlieue prit le chemin de la ville. Il arriva un peu en retard car il lui fallut deux heures et demie pour trouver à se garer. En sortant de sa voiture, quelqu’un qui subvenait à ses besoins hors du paradigme capitaliste lui demanda un don en argent. Stupéfait par le langage véhément et l’odeur naturelle inexorable de ce citoyen des rues, le rat de banlieue tomba à la renverse dans le caniveau. Alors qu’il se relevait et se sortait de toute cette saleté, deux agents de police se mirent à le harceler parce qu’il nuisait à la « qualité de la vie » dans le voisinage et le prièrent d’être assez aimable pour éviter de montrer encore sa tête d’idiot dans les parages s’il ne voulait pas avoir droit à tout un tas d’ennuis. Le rat de banlieue suivit sagement leur conseil et s’éloigna en trottinant. Presque arrivé chez son ami, il fut arrêté par un ancien client du système pénitentiaire qui le soulagea de sa montre et de son portefeuille en échange de l’offre courtoise de le laisser partir en un seul morceau.
    Secoué, endolori et tout retourné, le rat de banlieue finit par arriver chez son ami. Il n’avait pas plus tôt atteint la maison que le rat de la ville dévalait les marches du perron.
    - D’où tu viens ? Grouille, j’ai réservé, nous allons être en retard.
    - Mais, répliqua l’autre hors d’haleine, avec de petits cris, une patte sur le cœur. Je viens juste d’être agressé et...
    - Ah, raconte pas ta vie !
    Et ils se précipitèrent tous les deux vers le restaurant. Le rat de la ville en avait choisi un nouveau, très sélect, qui combinait de façon originale les cuisines jamaïcaine et tibétaine (le plat le plus apprécié étant les tranches de yack séchées). Une longue queue de clients attendait devant le restaurant, mais on installa les rats dans un coin spécial, aménagé près de la cuisine. Ils se régalèrent des restes de quelques-unes des nourritures les plus raffinées et les plus chères de toute la ville. Le rat de banlieue ne reconnaissait rien de ce qu’il mangeait et aurait été bien en peine d’en prononcer le nom s’il l’avait su, mais il y prenait grand plaisir. Et à mesure qu’il engloutissait sa nourriture comme un affamé, ses ennuis précédents reculaient à l’arrière-plan. Puis ils sortirent du restaurant pour aller prendre un capuccino avec des gâteaux.
    Le rat de banlieue était en extase devant la diversité des activités qui se déployaient autour de lui, devant les cris, les rires, les coups de klaxon, la musique. La nuit, en ville, paraissait plus vibrante, plus animée que la journée en banlieue. Un vaste et merveilleux panorama, dont il ne soupçonnait pas l’existence, défilait devant lui à une vitesse étourdissante.
    Sur le chemin du retour, devant les magasins d’animaux exotiques et de pneus rechapés, deux ouvrières du sexe sans permis essayèrent d’engager la conversation avec eux.
    - Hé, les amis, que diriez-vous d’une petite transaction dans le secteur des services personnels ? demanda l’une avec une candeur rafraîchissante pour ce qui touchait à la véritable nature des relations mâle-femelle.
    Le rat de banlieue, qui trouvait cela tout à fait pittoresque et authentique, demanda à ces pourvoyeuses de soins sexuels où diable elles achetaient leurs bottes. Le rat de la ville, soucieux d’éviter une scène, l’attrapa par le bras et ils poursuivirent leur chemin. Comme ils dépassaient une boutique de photocopies ouverte 24 heures sur 24 et un grand magasin d’assistance conjugale, un homme vint à leur rencontre pour essayer de leur vendre des montres. Il sembla au rat de banlieue que l’une de ces montres lui était d’une familiarité suspecte, mais ils ne s’arrêtèrent pas. Finalement, dans la rue où il avait garé sa voiture bouffeuse de ressources naturelles et pollueuse de l’air, il n’en restait plus trace.
    - Ils... ils l’ont mise à la fourrière... balbutia-t-il.
    - Ah, raconte pas ta vie !
    Cinq étages plus haut, dans le studio du rat de la ville, ils couronnèrent la soirée avec un peu d’armagnac.
    - Tu vois ce que tu perds à vivre à des kilomètres de tout ça, en pleine cambrousse ?
    - Oh oui, oh oui, répondit sérieusement le rat de banlieue. Tu m’as vraiment ouvert les yeux. La vie ici offre tellement de possibilités ! Je ne te remercierai jamais assez pour cette soirée inoubliable !
    - Ah, raconte pas ta vie !
    - Si, vraiment, cela a été une grande innovation pour moi, dit le rat de banlieue. Je me sens brusquement si vivant ! Comme si la vie était une énorme comédie musicale sur Broadway dont j’aurais la chance de tenir le rôle vedette. Cette soirée m’a permis d’accepter des choses que j’avais toujours refusées jusqu’ici. Je t’en suis si reconnaissant que je veux que tu sois le premier à le savoir. Je... je ne veux plus raser les murs.
    - Tu ne veux plus quoi ?
    - Je suis attiré par les autres rats.
    - Eh bien, c’est une bonne chose, vu que tu es toi-même un rat et tout ça.
    - Non, rectifia le rat de banlieue. Je veux parler des rats de mon propre sexe.
    Après une pause infinitésimale, le rat de la ville s’exclama :
    - C’est formidable ! Merci d’avoir partagé ça avec moi. Ce n’est pas exactement mon bout de fromage, tu comprends, mais je t’applaudis des deux mains de t’accepter tel que tu es. Si je peux t’aider en quoi que ce soit - t’aider dans un sens général, j’entends - n’hésite pas à me le faire savoir.
    - Puisque tu me le proposes, déclara le rat de banlieue, est-ce que je pourrais rester ici avec toi jusqu’à ce que j’aie réussi à vendre mon coin de banlieue ?
    Bien que le rat de la ville n’eût pas vraiment assez de place chez lui, pouvait-il lui refuser son soutien et ne pas lui prêter main-forte alors qu’il s’embarquait dans une nouvelle vie ? Dans l’ensemble tout se passa assez bien, même s’ils se mettaient en colère, parfois, comme lorsque le rat de la ville raya deux disques de Judy Garland appartenant à son ami. Quelques mois plus tard, le rat de banlieue trouva un logement en ville, ainsi que de nombreux nouveaux amis et centres d’intérêt. Et chaque fois qu’arrivait Halloween, le rat de la ville et l’ex-rat de banlieue allaient ensemble à la parade célébrer cette autre vie arrachée aux fers du conformisme monotone de la classe moyenne.

DE PLUS EN PLUS POLITIQUEMENT CORRECT, Grasset, 1996.

EXERCICES

  • Relevez dans le deuxième texte les expressions qui appartiennent au langage « politiquement correct ».
  • Indiquez pour quels domaines ces expressions sont le plus souvent utilisées.
  • Quelles sont les figures de style qui apparaissent le plus souvent dans ces expressions ?
  • Travail d'écriture : Lisez la fable « La cigale et la fourmi » (une des fables de La Fontaine les plus pastichées par différents écrivains - dont Garner- et artistes comiques) et transformez-la en conte contemporain « politiquement correct », en utilisant les mêmes procédés que J. F. Garner.
  •  
    « LA CIGALE ET LA FOURMI »
     
    La Cigale ayant chanté
    Tout l'été,
    Se trouva fort dépourvue
    Quand la bise fut venue :
    Pas un seul petit morceau
    De mouche ou de vermisseau.
    Elle alla crier famine
    Chez la fourmi sa voisine,
    La priant de lui prêter
    Quelque grain pour subsister
    Jusqu'à la saison nouvelle.
    « Je vous paierai, lui dit-elle,
     Avant l'oût, foi d'animal,
    Intérêt et principal. »
    La Fourmi n'est pas prêteuse :
    C'est là son moindre défaut.
    « Que faisiez-vous au temps chaud ?
    Dit-elle à cette emprunteuse.
    - Nuit et jour à tout venant
    Je chantais, ne vous déplaise.
    - Vous chantiez ? j'en suis fort aise :
    Eh bien ! dansez maintenant. »
     
    La Fontaine, FABLES, (I).
  • Les circulaires administratives, les rapports officiels... et même les bulletins trimestriels des élèves sont parfois "truffés" de vocabulaire "politiquement correct". À votre tour d'imaginer des formules plus pertinentes (mieux adaptées aux "codes de la situation de communication" !) que vous pourriez imaginer pour suggérer à l'adulte qui vous empêche de "rêver" ou de "bavarder" etc. en classe.
  •  
    Ne dites surtout pas que...
    Mais dites plutôt...
    Il vous endort.
     
    Sa démonstration est incompréhensible.
     
    Il ne s'en prend toujours qu'à vous.
     
    Il  tarde trop à vous rendre les copies du dernier devoir.
     
    Il vous a injustement noté.
     
    Vous préfériez nettement l'an passé Monsieur
    ou Madame Untel.
     
    Ses tics de langage vous lassent...
     

    Exemples avec réponses

    Il est paresseux

    Il ne présente aucune appétence génétique manifeste pour le travail scolaire et se montre réfractaire à toute dépense d'énergie intempestive

    Il ne fait rien

    On ne trouve nulle trace concrète, ni même virtuelle, de son activité débordante mais sa volonté de bien faire commence à être perceptible

    Il dort en classe

    Il connaît un léger décalage horaire et son horloge biologique semble réglée sur l'heure estivale de l'hémisphère sud

    Il ne sait rien

    L'impression cognitive résiduelle n'est pas encore qualifiable mais on constate des progrès méthodologiques dans l'ouverture d'un cartable

    Il est nul

    Les objectifs pédagogiques sont inadaptés à ses potentialités mais sa marge de progression n'en demeure pas moins substantielle

    Un diaporama sur les bulletins trimestriels de ce type circule sur le net. Vous pouvez le télécharger ici !

     
  • Au XIXe siècle, pour railler l'abus des lieux commun dans le langage parlé ou écrit, Flaubert avait entrepris la rédaction d'un DICTIONNAIRE DES IDÉES REÇUES. Aujourd'hui, vous êtes chargés de rédiger pour un ministère quelconque un DICTIONNAIRE DU POLITIQUEMENT CORRECT. trouvez les euphémismes, périphrases et autres figures de style pour désigner en politiquement correct :
  •  
    Un accusé

     

    Un analphabète

     

    L'augmentation des impôts

     

    La banlieue

     

    Un bombardement

     

    Les brutalités policières

     

    Un cambriolage

     

    Le capitalisme

     

    Les casseurs

     

    Un chômeur

     

    Un clochard

     

    Un collège des quartier défavorisés

     

    Le contrôle de l'immigration

     

    La corruption

     

    Un demandeur d'asile

     

    La consommation de drogue

     

    Les exclus

     

    Un génocide

     

    Les Gitans

     

    Les handicapés

     

    L'immigration

     

    Un inculpé

     

    Une insulte

     

    Un licenciement

     

    Un pauvre

     

    Le racisme

     

    Un tir raté

     

    Un vieux

     

     
    N.B. Cette liste incomplète est extraite de Roger et le politiquement correct de Fournier... les réponse sont bien entendu dans ce livre...
     
    Souvent, en liaison avec le politiquement correct, l'oxymoron sévit aujourd'hui dans les discours : cf. la reproduction d'un article de W. Zarachowicz, paru dans le Télérama n° 2806, du 22 octobre 2003.

Y. Gouraud

 

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