|
DÉCODER LES REGISTRES
N.B. Ne pas
confondre la notion de registre, qui désigne dorénavant dans les textes
officiels les différentes tonalités du texte, avec celle des niveaux de langue.
LES CODES
EXPLICITES : LES VARIATIONS DE
REGISTRES EMPLOYÉES COMME JEU
LITTÉRAIRE.
- - E. Rostand, Cyrano de Bergerac ou les variations
sur un nez... Dans cette tirade célèbre, Cyrano donne une véritable leçon à son
adversaire. Retrouvez pour chacun des extraits ci-dessous le registre annoncé
par le héros en début de vers. Registres employés : emphatique ; gracieux ; agressif ;
dramatique ; tendre.
- « Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
- On pouvait dire... oh Dieu !... bien des choses en somme...
- En variant le ton, – par exemple, tenez :
- – [......................] « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
- Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! » [...]
- – [......................] « Aimez-vous à ce point les oiseaux
- Que paternellement vous vous préoccupâtes
- De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » [...]
- – [......................] « Faites lui faire un petit parasol
- De peur que sa couleur au soleil ne se fane! » [...]
- – [......................] « Aucun vent ne peut, nez magistral,
- T’enrhumer tout entier, excepté le mistral! » [...]
- – [......................] « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! » [...]
- Voilà, ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit !
- Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit. »
- - R. Queneau, dans Exercices de style, raconte de 99
façons différentes la même histoire, la plus banale qui soit ! En voici un extrait dont vous essaierez de qualifier le registre ou le style,
parmi les suivants : litotes ; lettre officielle ; ampoulé ;
désinvolte ; philosophique ; précieux ; injurieux ; maladroit.
- « A l’heure où commencent à se gercer les doigts roses de
l’aurore, je montai tel un dard rapide dans un autobus à la puissante stature
et aux yeux de vache de la ligne S au trajet sinueux. Je remarquai, avec la
précision et l’acuité de l’Indien sur le sentier de la guerre, la présence d’un
jeune homme dont le col était plus long que celui de la girafe au pied rapide,
et dont le chapeau de feutre mou fendu s’ornait d’une tresse, tel le héros d’un
exercice de style. La funeste Discorde aux seins de suie vint de sa bouche
empestée par un néant de dentifrice, la Discorde, dis-je, vint souffler son
virus malin entre ce jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du
chapeau, et un voyageur à la mine indécise et farineuse. Celui-là s’adressa en
ces termes à celui-ci : « Dites moi, méchant homme, on dirait que vous faites
exprès de me marcher sur les pieds ! » Ayant dit ces mots, le jeune homme au
col de girafe et à la tresse autour du chapeau s’alla vite asseoir.
- Plus tard, dans la Cour de Rome aux majestueuses
proportions, j’aperçus de nouveau le jeune homme au cou de girafe et à la
tresse autour du chapeau, accompagné d’un camarade arbitre des élégances qui
proférait cette critique que je pus entendre de mon oreille agile, critique
adressée au vêtement le plus extérieur du jeune homme au col de girafe et à la
tresse autour du chapeau : « Tu devrais en diminuer l’échancrure par l’addition
ou l’exhaussement d’un bouton à la périphérie circulaire. »
- - Ce texte recourt aussi souvent au registre épique : relevez des
exemples.
- - A partir de ce document, essayez de rédiger le premier du livre
de Queneau
: « Notations ». Vous devrez donc éliminer tout ce qui fait figure, tout ce qui
appartient à un registre particulier, pour ne conserver que l’essentiel, le
scénario, le « degré zéro » de
cette histoire banale.
- - En utilisant au choix l’un des registres suivants (sans
les mélanger), réécrivez à votre tour cette histoire en jouant au maximum sur
les codes du registre employé : métaphoriquement ; médical ; paysan ; jeune de
la banlieue et/ou supporter du Paris-Saint-Germain ; supporter de l'OM.
LES CODES
IMPLICITES : JEU AVEC LA FINESSE
D’ESPRIT DU LECTEUR.
- - Comme Cyrano l’affirme lui-même, à la fin de sa
démonstration, saisir le ton d’un message, jouer avec, le décoder, est
une affaire de talent, de compétence. Ici, il ne s’agissait que d’un jeu...
Mais dans une explication de texte, il faut savoir saisir le ou les registres
du texte, montrer qu’on connaît les codes littéraires utilisés par tout
écrivain désireux d’influencer explicitement (comme dans les exemples ci-dessus)
ou implicitement l’humeur, l’état affectif du destinataire. Il faut donc
examiner soigneusement ce qui est dit, par qui, comment, pourquoi, et dans quel
contexte... pour ne pas se contenter d’une lecture trop rapide et au premier
degré...
- Voltaire, Lettre à Rousseau. (Rousseau vient de
lui adresser son Discours sur l’Inégalité...).
- « J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre
humain, je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs
vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs
plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre
faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant
d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre
pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante
ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est
impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en
sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus aller m’embarquer pour
aller trouver les sauvages du Canada ; premièrement, parce que les maladies
dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l’Europe, et
que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris, secondement,
parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos
nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à
être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre
patrie, où vous devriez être.[...] M.Chappuis m’apprend que votre santé est
bien mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la
liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.
- Je suis très philosophiquement et avec la plus tendre
estime, etc.»
- - Parmi les registres suivants, choisissez celui qui vous
semble le mieux approprié au texte de Voltaire : badinage ; apologie ; persiflage ; panégyrique ; harangue ;
lyrisme ; plaidoyer ; humour ; fantaisie.
EXERCICE
DE DÉCODAGE DES REGISTRES
Vous pouvez
vous aider de la fiche de définition
des principaux registres.
- V. Hugo, Hernani,1830.
- «
Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! / Agent aveugle et sourd de mystères
funèbres ! / Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! / Où vais je ? Je ne
sais. Mais je me sens poussé / D’un souffle impétueux, d’un destin insensé. /
Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête. / Si parfois, haletant, j’ose
tourner la tête, / Une voix me dit : Marche ! et l’abîme est profond, / Et de
flamme ou de sang je le vois rouge au fond ! / Cependant, à l’entour de ma
course farouche, / Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche ! / Oh !
fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal ! / Hélas ! sans le vouloir je te
ferais du mal ! »
- E. Le Roy, Jacquou
le Croquant. (Les paysans ont incendié le château du comte de Nansac qui les
tyrannisait. Leur procès s’achève alors qu’à Paris triomphe la révolution de
1830).
- « Messieurs,
je termine. [...] De même, dis-je, que tous ces malheureux ont été absous par
la postérité, ceux-ci doivent être acquittés par vous. Ce qu’ils ont fait,
leurs ancêtres l’ont fait. Poussés à bout par des brutalités insolentes, par des
crautés gratuites, par la violation humiliante de leur dignité d’hommes, ils se
sont révoltés. Puisque la loi n’existait pas pour eux, puisque ceux qui
devaient les protéger contre ces vexations arbitraires et ces violences sans
nom les ont abandonnés, puisqu’on les a relégués pour ainsi dire hors du droit
et de la justice, je le dis bien haut : ils sont excusables ; je dirais presque
: innocents ! Eux, pauvres, chétifs et opprimés, ils ont voulu se remettre en
leur droit naturel et, par manière de dire, de bêtes redevenir hommes : qui
oserait les condamner ? [...] Acquittez-les, messieurs ! La Révolution,
triomphante à Paris, ne peut être condamnée ici ! Acquittez-les, et vous
comblerez les voeux de vos concitoyens qui vous béniront pour avoir jugé, non
en froids légistes, mais en hommes de coeur que rien de ce qui touche à
l’humanité ne laisse indifférents ! »
- Bernardin de
Saint-Pierre, Paul et Virginie, 1788 (Paul, sans pouvoir la secourir,
voit sous ses yeux mourir Virginie dans le naufrage du bateau qui la ramenait
sur son île).
- « On vit
alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la
galerie de la poupe du
Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la
joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La
vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de
douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous
faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots
s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était
tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous
le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ;mais
elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt
les cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas
! » Mais dans ce moment une montagne d’eau d’une effroyable grandeur
s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le
vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A
cette terrible vue le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses
habits, l’autre sur son coeur, et levant en haut ses yeux sereins, parut un
ange qui prend son vol vers les cieux. »
Y.
Gouraud
|