TD : LE REGISTRE ÉPIQUE

 

HOMERE, L’Iliade, Chant XX, 379-418.
Il dit, et Hector, effrayé, plonge à nouveau dans la foule guerrière, aussitôt qu’il a ouï la voix du dieu qui lui parle. Achille cependant bondit sur les troyens, le coeur vêtu de vaillance, poussant des cris effroyables. Et il fait d’abord sa proie d’Iphition, le brave fils d’Otryntée, chef de nombreux guerriers, qu’une Naïade a enfanté d’Otryntée, preneur de villes, aux pieds du Tmôle neigeux, au gras pays d’Hyadé. Iphition fond droit sur lui, quand de sa pique, le divin Achille l’atteint en pleine tête. La tête toute entière est fendue en deux. L’homme tombe avec fracas ; le divin Achille triomphe :
« Te voilà donc à terre, fils d’Otryntée - l’homme entre tous terrible ! Et tu péris ici, alors que tu es né au bord du lac Gygée, dans le domaine de tes pères, près de l’Hylle poissonneux et de l’Herme tourbillonnant. »
Ainsi parle-t-il, triomphant, tandis que l’ombre couvre les yeux d’Iphition et que les chars des Achéens le déchirent sous les jantes de leurs roues, aux premiers rangs de la bataille. Après lui, Achille s’en prend à Démoléon, vaillant défenseur des siens au combat, fils d’Anténor. Il le pique à la tempe, en traversant son casque aux couvre-joues de bronze. Le casque de bronze n’arrête pas la pointe qui le perce, furieuse, et brise l’os ; la cervelle au dedans est toute fracassée : l’homme est dompté en plein élan. C’est ensuite Hippodamas - qui vient de sauter de son char et qui s’enfuit devant lui - qu’il frappe
au dos de sa pique. L’homme exhale sa vie en un mugissement ; tel mugit le taureau que les jeunes gens traînent en l’honneur du seigneur d’Hélice et qui réjouit l’Ébranleur du sol ; c’est avec un mugissement pareil que sa noble vie abandonne ses os. Achille, lance au poing, marche alors sur le divin Polydore, fils de Priam, pareil aux dieux. Son père lui défendait de se battre : il était le plus jeune des fils de son sang ; il était aussi le plus aimé de lui. A la course, il triomphait de tous. Aujourd’hui, par enfantillage, pour montrer la valeur de ses jarrets, il bondit à travers les champions hors des lignes, quand soudain il perd la vie. Le divin Achille aux pieds infatigables l’atteint de sa javeline - au moment même où il cherche à tourner brusquement le dos - en plein corps, à l’endroit où se rejoignent les fermoirs en or de son ceinturon et où s’offre au coup une double cuirasse. La pointe de la lance se fraie tout droit sa route à côté du nombril. Il croule, gémissant, sur les genoux. Un nuage sombre aussitôt l’enveloppe, et de ses mains, il rattrape ses entrailles, en s’effondrant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
BOILEAU, «le lutrin».
Mais Evrard, en passant, coudoyé par Boirude,
Ne sait point contenir son aigre inquiétude :
Il entre chez Barbin, et d’un bras irrité,
Saisissant du Cyrus un volume écarté,
Il lance au sacristain le tome épouvantable.
Boirude fuit le coup : le volume effroyable
Lui rase le visage et, droit dans l’estomac,
Va frapper en sifflant l’infortuné Sidrac :
Le vieillard, accablé de l’horrible Artamène,
Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine.
Sa troupe le croit mort, et chacun empressé
Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.
Aussitôt contre Evrard vingt champions s’élancent ;
Pour soutenir leur choc les chanoines s’avancent.
La Discorde triomphe et du combat fatal
Par un cri donne en l’air l’effroyable signal...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
HUGO, «le Petit roi de Galice» (La légende des siècles).
Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova
Regarde par-dessus l’épaule des collines ?
Le mont regarde un choc hideux de javelines,
Un noir buisson vivant de piques, hérissé,
Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé,
Autour d’un homme, tête altière, âpre, escarpée,
Que protège le cercle immense d’une épée.
Tous d’un côté ; de l’autre un seul ; tragique duel !
Lutte énorme ! combat de l’Hydre et de Michel !
[...]
Durandal flamboyant semble un sinistre esprit ;
Elle va, vient, remonte et tombe, se relève,
S’abat, et fait la fête effrayante du glaive ;
Sous son éclair, les bras, les coeurs, les yeux, les fronts,
Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons,
Se courbent ; et l’épée, éclatante et fidèle,
Donne des coups d’estoc qui semblent des coups d’aile ;
Et sur le héros, tous ensemble, le truand,
Le prince furieux, s’acharnent, se ruant,
Frappant, parant, jappant, hurlant, criant : main-forte !
Roland est-il blessé ? Peut-être. Mais qu’importe ?
Il lutte. La blessure est l’altière faveur
Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur,
Et la chair de Roland, mieux que l’acier trempé,
Ne craint pas ce baiser farouche de l’épée.

 >> images de la mort de Roland

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
ZOLA : La Bête humaine (dernières pages).
«Gredin, c’était donc ça !... N’est-ce pas ? Tu dirais que je suis tombé, bougre de sournois !»
Il s’était rattrapé à un des bords de tender, et ils glissèrent tous deux, la lutte continua sur le petit pont de tôle, qui dansait violemment. [...]
La machine dévorante roulait, roulait toujours. [...]
«Ah ! tu veux arrêter... ah ! tu m’as pris ma femme...Va, va, il faut que tu y passes !» La machine roulait, roulait, le train venait de sortir du tunnel à grand fracas, et il continuait sa course, au travers de la campagne vide et sombre. La station de Malaunay fut franchie,
dans un tel coup de vent, que le sous-chef, debout sur le quai, ne vit même pas ces deux hommes, en train de se dévorer, pendant que la foudre les emportait.
Mais Pecqueux, d’un dernier élan, précipita Jacques ; et celui-ci, sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou, si étroitement, qu’il l’entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, furent coupés, hachés, dans leur étreinte, dans cette effroyable embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants qui se serraient encore, comme pour s’étouffer.
Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la fougue de sa jeunesse, ainsi qu’une cavale, indomptée encore, échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli, s’embrasait; et, pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute, le conducteur-chef, cédant à la fatigue, s’était endormi. Les soldats, dont l’ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s’égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. C’était le galop tout droit, la bête qui fonçait tête basse et muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine.
A Rouen, on devait prendre de l’eau ; et l’épouvante glaça la gare, lorsqu’elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques.
[...]
Maintenant, tous les appareils télégraphiques de la ligne tintaient, tous les coeurs battaient, à la nouvelle du train fantôme qu’on venait de voir passer à Rouen et à Sotteville. [...] Lui, ainsi qu’un sanglier dans une futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux rouges, ni des pétards. Il faillit se broyer à Oissel, contre la machine-pilote ; il terrifia Pont-de-l’Arche, car sa vitesse ne semblait pas ralentir ; De nouveau, disparu, il roulait, roulait dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas.
Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
ZOLA : L'Assommoir, chap. 1.
Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en avant, cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit à deux mains, le vida à toute volée.
 « Chameau, va ! » cria la grande Virginie.
 Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme révolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montèrent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma.
 « Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui prend, à cette enragée-là ! » Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de Paris. L'autre continua :
 « Va donc ! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas douze ans que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une jambe dans son pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...» Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :
 « Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici.. Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m'avait attrapée, je lui aurais joliment retroussé ses jupons ; vous auriez vu ça. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait ?
– Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien sûr.
– Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là !... Le mari à madame ! Comme si on avait des maris avec cette dégaine !... Ce n'est pas ma faute s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé, peut-être. On peut me fouiller...
Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari à madame ?... Il y aura une récompense... » Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se contentait toujours de murmurer :
 « Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je l'étranglerai, votre soeur...
– Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah ! c'est ma soeur ! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais est-ce que ça me regarde ! est-ce qu'on ne peut plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en voilà assez ! » Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six coups de battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut et recommença ainsi trois fois :
 « Eh bien, oui, c'est ma soeur. Là, es-tu contente ?... Ils s'adorent tous les deux. Il faut les voir se bécoter !... Et il t'a lâchée avec tes bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes plein la figure !  Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas ? et tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour venir...
C'est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse !
– Salope ! salope ! salope ! » hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un tremblement furieux.
 Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l'eau du bleu à la figure de Virginie.
 « Rosse ! elle m'a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue ! » A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme.
Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter à la tête.
Et chaque déluge était accompagné d'un éclat de voix. Gervaise elle-même répondait, à présent.
 « Tiens ! saleté !... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le derrière.
– Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une fois dans ta vie. Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue ! Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme. » Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la première, en reçut un en pleine figure. L'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise fut d'abord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu'à ses cuisses : deux autres l'inondèrent aux hanches.
Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles étaient l'une et l'autre ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies, grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi que des parapluies pendant une averse.
 « Elles sont rien drôles ! » dit la voix enrouée d'une laveuse.
 Le lavoir s'amusait énormément. On s'était reculé, pour ne pas recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux vidés à toute volée. Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux chevilles.
Cependant, Virginie, ménageant une traîtrise, s'emparant brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses voisines avait demandé, le jeta.
 Il y eut un cri. On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle n'avait que le pied gauche brûlé légèrement. Et, de toutes ses forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba.
Toutes les laveuses parlaient ensemble.
 « Elle lui a cassé une patte !
– Dame ! l'autre a bien voulu la faire cuire !
– Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a pris son homme ! » Mme Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'était prudemment garée entre deux baquets ; et les enfants, Claude et Etienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient à sa robe, avec ce cri continu :
 « Maman ! maman ! » qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par ses jupes, répétant :
 « Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tournés, ma parole ! On n'a jamais vu une tuerie pareille. » Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge de Gervaise.
Elle la serrait au cou, tâchait de l'étrangler. Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se dégagea, se pendit à la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher la tête. La bataille recommença, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à la figure, les mains ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent arrachés ; son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout un bout d'épaule ; tandis que la blonde, déshabillée, une manche de sa camisole blanche ôtée sans qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise qui découvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient. D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues égratignures descendant de la bouche sous le menton ; et elle garantissait ses yeux, les fermait à chaque claque, de peur d'être éborgnée. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune ; elle tira, fendit l'oreille ; le sang coula.
 « Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons ! » dirent plusieurs voix.
 Les laveuses s'étaient rapprochées. Il se formait deux camps ; les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent ; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tête, en avaient assez, répétaient qu'elles en seraient malades, bien sûr.
Et une bataille générale faillit avoir lieu ; on se traitait de sans-coeur, de propre à rien ; des bras nus se tendaient ; trois gifles retentirent.
 Mme Boche, pourtant, cherchait le garçon de lavoir.
 « Charles ! Charles !... Où est-il donc ? » Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croisés.
C'était un grand gaillard, à cou énorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde était grasse comme une caille. Ca serait farce, si sa chemise se fendait.
 « Tiens ! murmura-t-il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le bras.
– Comment ! vous êtes là ! cria Mme Boche en l'apercevant. Mais aidez-nous à les séparer !... Vous pouvez bien les séparer, vous !
– Ah bien ! non, merci ! s'il n'y a que moi ! dit-il tranquillement.
Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas ?... Je ne suis pas ici pour ça, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur, allez !
Ca leur fait du bien, une petite saignée. Ca les attendrit. » La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville.
Mais la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux yeux malades, s'y opposa formellement. Elle répéta à plusieurs reprises :
 « Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison. » Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle râlait, la voix changée.
 « Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge sale ! » Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un battoir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque.
 « Ah ! tu veux la grande lessive... Donne ta peau que j'en fasse des torchons ! » Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier coup ; son battoir glissa sur l'épaule de Virginie. Et elle se jeta de côté pour éviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche.
Alors, mises en train, elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau.
 Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus ; plusieurs s'en étaient allées, en disant que ça leur cassait l'estomac, les autres, celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés d'une lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là très crânes. Mme Boche avait emmené Claude et Etienne ; et l'on entendait, à l'autre bout, L'éclat de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.
 Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre à toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre.
 « Assez ! assez ! » cria-t-on.
 Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher.
Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air ; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche.
 « Oh ! Oh ! » murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux agrandis.
 Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri :
« Assez ! assez ! » recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne pas laisser une place sèche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une gaieté féroce, se rappelant une chanson de lavandière :
 « Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à coups de battoir... Pan ! pan ! va laver son coeur... Pan ! pan ! tout noir de douleur...» Et elle reprenait :
 « Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour Lantier... Quand tu les verras, tu leur donneras ça... Attention ! je recommence. Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour toi... Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à coups de battoir...» On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva ; elle était vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria Mme Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La concierge racontait la bataille, disait ses émotions et parlait de lui visiter le corps, pour voir.
 « Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé... J'ai entendu un coup...» Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas aux apitoiements, à l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle gagna la porte, où ses enfants l'attendaient.
 « C'est deux heures, ça fait deux sous », lui dit en l'arrêtant la maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
RECHERCHES SUR LE CORPUS
  • RAPPELS : épopée signifie «faire un récit» ; dans l’antiquité le roman n’existait pas encore en tant que tel. Depuis Homère, l’épopée suit des règles que le roman intègrera parfois, selon les besoin de l’écrivain.
  • IDENTIFIER LES SPÉCIFICITÉS DU REGISTRE ET LES PROCÉDÉS STYLISTIQUES :
  • - L’action : pour chaque texte, déterminez le type d’action.
    - Dans ce genre littéraire, la description se réduit pratiquement à celle de l’action : quels sont les textes où le décor réel (non métaphorique) est le plus précis ? Dans ces extraits, l’écrivain en fait-il vraiment la description ?
    - Les témoins : hommes, dieux, éléments du décor ? Relevez-les pour chaque texte. Quel est leur véritable rôle puisque seule l’action du héros devrait compter ?
    - L’épopée est initialement un genre «noble» : déterminez l’origine sociale des héros des textes de ce corpus ? Que remarquez-vous ?
    Relevez dans les descriptions de la locomotive du texte 4, (alors qu’on a souvent reproché à son auteur l'emploi d'un vocabulaire «ordurier»), les expressions qui appartiennent au langage soutenu de l'épopée. Dans le texte 2, quel effet Boileau recherchait-il en décrivant sur un ton épique et noble cette simple bagarre dans une sacristie ?
    - Le merveilleux : plusieurs textes ne l’utilise jamais : lesquels ? En quoi est-ce justifié ? Un extrait utilise le merveilleux chrétien : lequel ?
    - Les procédés de style privilégiés : relevez des exemples pour les procédés suivants :
      - Métaphores filées.
      - Épithètes homériques (ex. «Hector au casque bondissant»).
      - Répétitions, anaphores, accumulations.
      - Hyperboles, emphase.
      - Personnification.
    - Le style «héroï-comique» introduit des personnages humbles dans le monde de l'épopée, leur donne une stature de héros de l'antiquité qui fait rire ou sourire. Au contraire, mais pour le même effet, le style «burlesque» rabaisse au niveau le plus humble et vulgaire les personnages censés appartenir par leur statut au monde noble de l'épopée.

      Y. Gouraud