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GIRAUDOUX,
ÉLECTRE

ELECTRE, Entracte.
Le
lamento du jardinier.
- On réussit chez les rois les expériences qui ne réussissent jamais
chez les humbles, la haine pure, la colère pure. C’est toujours de la pureté.
C’est cela que c’est, la Tragédie, avec ses incestes, ses parricides : de
la pureté, c’est à dire en somme de l’innocence. Je ne sais si vous êtes comme
moi ; mais moi, dans la Tragédie, la pharaonne qui se suicide me dit
espoir, le maréchal qui trahit me dit foi, le duc qui assassine me dit
tendresse. C’est une entreprise d’amour, la cruauté... pardon je veux dire la
Tragédie. Voilà pourquoi je suis sûr, ce matin, que si je le demandais, le ciel
m’approuverait, ferait un signe, qu’un miracle est tout prêt, qui vous
montrerait inscrite sur le ciel et vous ferait répéter par l’écho ma devise de
délaissé et de solitaire : joie et amour. Si vous voulez, je le lui
demande. Je suis sûr comme je suis là qu’une voix d’en haut me répondrait, que
résonateurs et amplificateurs et tonnerre de Dieu, Dieu, si je le réclame, les
tient tout préparés, pour crier à mon commandement : joie et amour. Mais je
vous conseille plutôt de ne pas le demander. D’abord par bienséance. Ce n’est
pas dans le rôle d’un jardinier de réclamer de Dieu un orage, même de
tendresse. Et puis, c’est tellement inutile. On sent tellement qu’en ce moment,
et hier, et demain, et toujours, ils sont tous là-haut, autant qu’ils sont, et
même s’il n’y en a qu’un et même si cet un est absent, prêt à crier joie et
amour. C’est tellement plus digne d’un homme de croire les dieux sur parole,
–sur parole est un euphémisme,– sans les obliger à accentuer, à s’engager, à
créer entre les uns et les autres des obligations de créancier à débiteur. Moi,
ç’a toujours été les silences qui me convainquent... Oui, je leur demande de ne
pas crier joie et amour, n’est-ce pas ? S’ils y tiennent absolument,
qu’ils crient. Mais je les conjure plutôt, je vous conjure, Dieu, comme preuve
de votre affection, de votre voix, de vos cris, de faire un silence, une
seconde de votre silence... C’est tellement plus probant. Ecoutez... Merci.
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