STRATÉGIES ET MISES EN SCÈNE DE L'AVEU AU THÉÂTRE

 

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 THÈMES DE RECHERCHES

N.B. Dans ce corpus, il s'agit d'aveux d'amour (le plus souvent) ou de haine (autre forme de l'amour...).

  • Pourquoi avouer ?
  • Aveux masculins / aveux féminins (H/F ; F/F ; H/H)...
  • Aveux et registres : tragédie ; comédie ; drame... Une scène souvent paroxystique : les affres de l'aveu ; lyrisme des aveux proclamés ; aveux gènés ; aveux murmurés...
  • Aveux et progression dramatique : un ressort du drame. Aveux et coups de théâtre. Aveux et dénouement tragique. Les effets de symétrie ou de parallélisme (il y a souvent plusieurs scènes d'aveu, en écho, dans la même pièce : soit le premier aveu en déclenche un autre chez un tiers ; soit le même personnage fait ensuite le même aveu à un autre personnage, voire avoue au même personnage en plusieurs fois ; soit la pièce dans son ensemble n'est finalement qu'on lent et long aveu, comme dans Huis Clos ou On ne badine pas, etc.)...
  • Les stratégies de l'évitement : aveux indirects, implicites / aveux "arrachés" / aveux différés...
  • La mise en scène de l'aveu : rôle, statut du destinataire : destinataire direct du sentiment avoué ? Confident ? Témoin(s), visible(s) ou caché(s). La double énonciation. Le cadre de l'aveu.

 

 

 

 

 

MOLIÈRE, Le Tartuffe, III, 3.

ELMIRE, TARTUFFE
 
TARTUFFE
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l'âme et du corps vous donne la santé,
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.
 
ELMIRE
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
 
TARTUFFE
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
 
ELMIRE
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
 
TARTUFFE
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ;
Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance
Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.
 
ELMIRE
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.
 
TARTUFFE
On ne peut trop chérir votre chère santé,
Et pour la rétablir j'aurais donné la mienne.
 
ELMIRE
C'est pousser bien avant la charité chrétienne,
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
 
TARTUFFE
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
 
ELMIRE
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire.
 
TARTUFFE
J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous :
C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée.
 
ELMIRE
Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
Où tout votre coeur s'ouvre et ne me cache rien.
 
TARTUFFE
Et je ne veux aussi pour grâce singulière
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits
Des visites qu'ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne,
Et d'un pur mouvement...
 
ELMIRE
      Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
 
TARTUFFE
Il lui serre le bout des doigts.
Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle...
 
ELMIRE
Ouf ! vous me serrez trop.
 
TARTUFFE
        C'est par excès de zèle.
De vous faire autre mal je n'eus jamais dessein,
Et j'aurais bien plutôt...
Il lui met la main sur le genou.
 
ELMIRE
        Que fait là votre main
 
TARTUFFE
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.
 
ELMIRE
 
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.
 
TARTUFFE
 
Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux !
On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ;
Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.
 
ELMIRE
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ?
 
TARTUFFE
 
Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire,
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
 
ELMIRE
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
 
TARTUFFE
Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.
 
ELMIRE
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
 
TARTUFFE
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ;
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les coeurs transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
D'abord, j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon coeur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande ;
Mais j'attends en mes voeux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît.
 
ELMIRE
La déclaration est tout à fait galante,
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme...
 
TARTUFFE
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;
Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange ;
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine
De vos regards divins l'ineffable douceur
Força la résistance où s'obstinait mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes voeux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois,
Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix.
Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne
Les tribulations de votre esclave indigne,
S'il faut que vos bontés veuillent me consoler
Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles,
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,
Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret,
Avec qui pour toujours on est sûr du secret :
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée,
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur,
De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
 
ELMIRE
 
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En termes assez forts à mon âme s'explique.
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
A dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ?
 
TARTUFFE
 
Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que vous ferez grâce à ma témérité,
Que vous m'excuserez sur l'humaine faiblesse
Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant votre air,
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.
 
ELMIRE
D'autres prendraient cela d'autre façon peut-être ;
Mais ma discrétion se veut faire paraître.
Je ne redirai point l'affaire à mon époux ;
Mais je veux en revanche une chose de vous :
C'est de presser tout franc et sans nulle chicane
L'union de Valère avecque Mariane,
De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir
Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir,
Et...
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>>>> Afficher les images des mises en scène de III,3 et IV,5.
 
N.B Cette scène est à mettre en parallèle avec la scène 5 de l'acte IV. CF. ci-dessous.
ACTE IV, SCÈNE V. TARTUFFE, ELMIRE, ORGON
 
TARTUFFE
On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler.
 
ELMIRE
Oui. L'on a des secrets à vous y révéler.
Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,
Et regardez partout, de crainte de surprise.
(Tartuffe va fermer la porte et revient.)
Une affaire pareille à celle de tantôt
N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut.
Jamais il ne s'est vu de surprise de même* ; [semblable]
Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême,
 Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée,
Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ;
Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été,
Et les choses en sont dans plus de sûreté.
L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage.
Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un coeur
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
 
TARTUFFE
Ce langage à comprendre est assez difficile,
Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style.
 
ELMIRE
Ah! si d'un tel refus vous êtes en courroux,
Que le coeur d'une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
Toujours notre pudeur combat dans ces moments
Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte,
On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ;
On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend
On fait connaître assez que notre coeur se rend,
Qu'à nos voeux par honneur notre bouche s'oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C'est vous faire sans doute un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu ;
Mais puisque la parole enfin en est lâchée,
À retenir Damis me serais-je attachée,
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écouté tout au long l'offre de votre coeur,
Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,
Si l'offre de ce coeur n'eût eu de quoi me plaire ?
Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer
À refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer,
Qu'est-ce que cette instance* a dû vous faire entendre, [prière instante]
Quel l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre,
Et l'ennui qu'on aurait que ce noeud qu'on résout
Vînt partager du moins un coeur que l'on veut tout ?
 
TARTUFFE
C'est sans doute, madame, une douceur extrême
Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime :
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
Une suavité qu'on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
Et mon coeur de vos voeux* fait sa béatitude ; [l'amour que vous me portez]
Mais ce coeur vous demande ici la liberté
D'oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnête
Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ;
Et s'il faut librement m'expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu*'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, [sans qu'auparavant]
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi* [confiance]
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
 
ELMIRE (Elle tousse pour avertir son mari.)
Quoi ? vous voulez aller avec cette vitesse,
Et d'un coeur tout d'abord épuiser la tendresse ?
On se tue à vous faire un aveu des plus doux ;
Cependant ce n'est pas encore assez pour vous,
Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire,
Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ?
 
TARTUFFE
Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer.
Nos voeux sur des discours ont peine à s'assurer.
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
Et l'on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités ;
Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme.
 
ELMIRE
Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit,
Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit !
Que sur les coeurs il prend un furieux empire,
Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire !
Quoi ? de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,
De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,
Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants
Du faible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ?
 
TARTUFFE
Mais si d'un oeil bénin* vous voyez mes hommages, [bienveillant]
Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ?
 
ELMIRE
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ?
 
TARTUFFE
Si ce n'est que le Ciel qu'à mes voeux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose,
Et cela ne doit pas retenir votre coeur.
 
ELMIRE
Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur !
 
TARTUFFE
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ;
(C'est un scélérat qui parle.)
Mais on trouve avec lui des accommodements ;
Selon divers besoins, il est une science* [la casuistique]
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi :
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
(Elmire tousse plus fort.)
Vous toussez fort, madame.
ELMIRE
                                      Oui, je suis au supplice.
 
TARTUFFE, présentant à Elmire un cornet de papier.
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
 
ELMIRE
C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
 
TARTUFFE
Cela certes est fâcheux.
 
ELMIRE
                                   Oui, plus qu'on ne peut dire.
 
TARTUFFE
Enfin votre scrupule est facile à détruire :
Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ;
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
 
ELMIRE, après avoir encore toussé.
Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder,
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder,
Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre
Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là,
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire,
Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire,
Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s'y résoudre et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n'en doit pas être à moi.
 
TARTUFFE
Oui, madame, on s'en charge, et la chose de soi...
 
ELMIRE
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
Si mon mari n'est point dans cette galerie.
 
TARTUFFE
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ;
De tous nos entretiens il est pour* faire gloire, [il est capable de]
Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.
ELMIRE
Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment,
Et partout, là dehors, voyez exactement.
 
>>>> Afficher les images des mises en scène de III,3 et IV,5.
 

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RACINE, Phèdre, I, 3.

PHEDRE. - Je t’en ai dit assez. Épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
OENONE. - Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?
PHEDRE. - Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
OENONE. - Et que me direz-vous qui ne cède, Grands Dieux !
A l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
PHEDRE. - Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.
OENONE. - Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
PHEDRE. Tu le veux. Lève-toi.
OENONE.                                - Parlez, je vous écoute.
PHEDRE. -Ciel que lui vais-je dire ? Et par où commencer ?
OENONE. - Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.
PHEDRE. - O haine de Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !
OENONE. - Oublions-les, Madame ; et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.
PHEDRE.  Ariane, ma soeur, de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
OENONE. - Que faites-vous, Madame ? et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui.
PHEDRE. - Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.
OENONE. - Aimez-vous ?
PHEDRE.                      - De l’amour j’ai toutes les fureurs.
OENONE. - Pour qui ?
PHEDRE.                  - Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J’aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne,
J’aime...
OENONE. - Qui ?
PHEDRE.          - Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?
OENONE. - Hippolyte ! Grands Dieux !
PHEDRE.                       - C’est toi qui l’a nommé.
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RACINE, Phèdre, II, 5.

HIPPOLYTE. - Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore.
Peut-être votre époux voit encore le jour ;
Le Ciel peut à nos pleurs accorder son retour.
Neptune le protège, et ce Dieu tutélaire
Ne sera pas en vain imploré par mon père.
PHEDRE. - On ne voit point deux fois le rivage des morts,
Seigneur. Puisque Thésée a vu le sombres bords,
En vain vous espérez qu’un Dieu vous le renvoie ;
Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.
Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux.
Je le vois, je lui parle, et mon coeur... Je m’égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
HIPPOLYTE. - Je vois de votre amour l’effet prodigieux.
Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
PHEDRE. - Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des voeux des filles de Minos.
Que faisiez vous alors ? Pourquoi, sans Hippolyte,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma soeur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.
HIPPOLYTE. - Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?
PHEDRE. - Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,
Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?
HIPPOLYTE. - Madame, pardonnez. J’avoue, en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
Et je vais...
PHEDRE. - Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourrit le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le coeur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j’ai cherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un coeur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne fils d’un héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon coeur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expirer son offense,
Au devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vile ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
OENONE. - Que faites-vous, Madame ? Justes Dieux !
Mais on vient. Évitez des témoins odieux ;
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.
              1677.
               

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RACINE, Phèdre, V, 7.

PHEDRE. - Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence :
 Il faut à votre fils rendre son innocence.
Il n’était point coupable.
THÉSÉE. - Ah ! père infortuné ! Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
Cruelle, pensez-vous être assez excusée...
PHEDRE. - Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un oeil profane, incestueux.
Le Ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable OEnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et, fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon coeur le venin parvenu
Dans ce coeur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté.
PANOPE. - Elle expire, Seigneur !
THÉSÉE.                             - D’une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils.
Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d’un voeu que je déteste.
Rendons-lui les honneurs qu’il a trop mérités ;
Et pour mieux apaiser ses mânes irrités,
Que malgré les complots d’une injuste famille,
Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille.
                1677.

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 MUSSET, On ne badine pas avec l'amour, III, 8

Un oratoire
Entre Camille. Elle se jette au pied de l'autel. M'avez-vous abandonnée, ô mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j'avais juré de vous être fidèle ; quand j'ai refusé de devenir l'épouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience ; vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ? Oh ! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même ? Pourquoi suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier ! (entre Perdican.)
Perdican. Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer, et nous étions nés l'un pour l'autre ; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ?
Camille. Qui m'a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?
Perdican. Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l'autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve : pourquoi encore y mêler les nôtres. Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d'ici-bas ! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, tu l'avais tiré pour nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes ! Ô insensés ! nous nous aimons. (Il la prend dans ses bras.)
Camille. Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton coeur. Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas ; il veut bien que je t'aime ; il y a quinze ans qu'il le sait.
Perdican. Chère créature, tu es à moi.
(Il l'embrasse ; on entend un grand cri derrière l'autel.)
Camille. C'est la voix de ma soeur de lait.
Perdican. Comment est-elle ici ? Je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque tu m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi sans que je m'en sois aperçu.
Camille. Entrons dans cette galerie, c'est là qu'on a crié.
Perdican. Je ne sais ce que j'éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.
Camille. La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s'est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas ! tout cela est cruel.
Perdican. Non, en vérité, je n'entrerai pas ; je sens un froid mortel, qui me paralyse. Vas-y Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre coeur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute ; elle est jeune, elle sera riche, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu'y a-t-il ? (Camille rentre.)
Camille. Elle est morte ! Adieu, Perdican !
                        1834
 

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E. ROSTAND, Cyrano de Bergerac, I, 5.

LE BRET, haussant les épaules.
Soit ! Mais enfin, à moi, le motif de ta haine Pour Montfleury, le vrai, dis-le moi !
CYRANO, se levant.
Ce Silène, Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !...
Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
De poser son regard sur celle...  Oh ! j'ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !
LE BRET, stupéfait.
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?...
CYRANO, avec un rire amer.
                                                      Que j'aimasse ?...
(Changeant de ton et gravement.)
J'aime.
LE BRET.
           Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?...
CYRANO.
Qui j'aime ?... Réfléchis, voyons. Il m'interdit
Le rêve d'être aimé même par une laide,
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ;
Alors, moi, j'aime qui ?... Mais cela va de soi !
J'aime - mais c'est forcé ! - la plus belle qui soit !
LE BRET.
La plus belle ?...
CYRANO.
                       Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
(Avec accablement.)
                                             la plus blonde !
LE BRET.
Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?...
CYRANO.
                                                                  Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade.
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !...
LE BRET.
Sapristi ! je comprends. C'est clair !
CYRANO.
                                                       C'est diaphane.
LE BRET.
Magdeleine Robin, ta cousine ?
CYRANO.
                                                   Oui... Roxane.
LE BRET.
Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
CYRANO.
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d'illusion! Parbleu,
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu...
J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume.
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril... Je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une...
Je m'exalte j'oublie... et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
LE BRET, ému.
Mon ami !...
CYRANO.
                   Mon ami, j'ai de mauvaises heures
De me sentir si laid, parfois, tout seul !...
LE BRET, vivement, lui prenant la main.
                                                    Tu pleures ?
CYRANO.
Ah ! non, cela jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien,
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien.
Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
Une seule, par moi, fût ridiculisée !...
LE BRET.
Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
CYRANO, secouant la tête.
Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ?
J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ?
LE BRET.
Mais ton courage ! ton esprit ! Cette petite
Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
CYRANO, saisi.
C'est vrai !
LE BRET.
                Hé bien ! alors ?... Mais Roxane elle-même,
Toute blême, a suivi ton duel !...
CYRANO.
                                                    Toute blême ?
LE BRET.
Son coeur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin...
CYRANO.
                                    Qu'elle me rie au nez ?
Non ! C'est la seule chose au monde que je craigne !
LE PORTIER, introduisant quelqu'un à Cyrano.
Monsieur, on vous demande...
CYRANO, voyant sa duègne.
                                           Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
                  1897
 

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E. ROSTAND, Cyrano de Bergerac, V, 5.

ROXANE.
Ouvrez... lisez !
(Elle revient à son métier, le plie, range ses laines.)
CYRANO, lisant.                  
                        « Roxane, adieu, je vais mourir !... »
ROXANE, s'arrêtant, étonnée.
Tout haut ?
CYRANO, lisant.                                  
                « C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
« Et je meurs ! Jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c'était... »
ROXANE.                          
                                                Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO, continuant.
                « ... dont c'était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites ;
« J'en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier... »
ROXANE, troublée.
Comme vous la lisez..., cette lettre !
(La nuit vient insensiblement.)
CYRANO.                                                               
                                                       « Et je crie :
« Adieu !... »
ROXANE.     
                    Vous la lisez...
CYRANO.                             
                                            « Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor... »
ROXANE, rêveuse.
D'une voix...
CYRANO.                                 
                      « Mon amour !... »
ROXANE.                                                           
                                                    D'une voix...
(Elle tressaille.)
Mais... que je n'entends pas pour la première fois !
(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre. - L'ombre augmente.)
CYRANO.
« Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui... »
ROXANE, lui posant la main sur l'épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains :)
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO.
Roxane !
ROXANE.                
                C'était vous.
CYRANO.                                   
                                   Non, non, Roxane, non !
ROXANE.
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO.
Non ! ce n'était pas moi !
ROXANE.                                  
                                      C'était vous !
CYRANO.                                                    
                                                            Je vous jure...
ROXANE.
J'aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c'était vous...
CYRANO.                     
                                     Non !
ROXANE.                                 
                                             Les mots chers et fous,
C'était vous...
CYRANO.      
Non !
ROXANE.                
         La voix dans la nuit, c'était vous.
CYRANO.
Je vous jure que non !
ROXANE.                                 
                                    L'âme, c'était la vôtre !
CYRANO.
Je ne vous aimais pas.
ROXANE.                                 
                                  Vous m'aimiez !
CYRANO, se débattant.                                   
                                                          C'était l'autre !
ROXANE.
Vous m'aimiez !
CYRANO, d'une voix qui faiblit.
                         Non !
ROXANE.                                 
                                   Déjà vous le dites plus bas !
CYRANO.
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
                    1897
 

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GIRAUDOUX, Électre, II, 6.

LE  PRESIDENT : Voilà  ton ouvrage. Electre. Ce matin encore, elle m'embrassait !
AGATHE : Je suis jolie et il est laid. Je suis jeune et il est vieux. J'ai de l'esprit et il est bête. J'ai une âme et il n'en a pas. Et c'est lui qui a  tout. En tout cas il m'a. Et c'est moi qui n'ai rien. En tout cas je l'ai. Et jusqu'à ce matin, moi qui donnais tout, c'est moi qui devais paraître comblée. Pourquoi ?... Je lui cire ses chaussures. Pourquoi ?... Je lui brosse ses pellicules. Pourquoi ?... Je lui filtre son café. Pourquoi ? Alors que la vérité serait que je l'empoisonne, que je frotte son col de poix et de cendre. Les souliers encore, je comprends. Je crachais sur eux. Je crachais sur toi. Mais c'est fini. C'est fini... Salut, ô vérité. Electre m'a donné son courage. C'est fait, c'est fait. j'aime autant mourir !
LE MENDIANT : Elles chantent bien les épouses.
LE PRESIDENT : Qui est-ce ?
ELECTRE : Ecoute, mère ! Ecoute-toi ! C'est toi qui parles !
AGATHE : Qui est-ce ? Ils croient, tous ces maris, que ce n'est qu'une personne !
LE PRESIDENT : Des amants ? Tu as des amants ?
AGATHE : Ils croient que nous ne les trompons  qu'avec des amants. Avec les amants aussi, sûrement... Nous vous trompons avec tout. Quand ma main glisse, au réveil, et machinalement tâte le bois du lit, c'est mon premier adultère. Employons-le, pour une fois, ton mot adultère. Que je l'ai caressé, ce bois, en te tournant le dos, durant mes insomnies ! C'est de l'olivier. Quel grain doux ! Quel nom charmant ! Quand j'entends le mot olivier dans la rue, j'en ai un sursaut. J'entends le nom de mon amant ! Et mon second adultère, c'est quand mes yeux s'ouvrent et voient le jour à travers la persienne. Et mon troisième, c'est quand mon pied touche l'eau du bain, c'est quand j'y plonge. Je te trompe avec mon doigt, avec mes yeux, avec la plante de mes pieds. Quand je te regarde, je te trompe. Quand je t'écoute, quand je feins de t'admirer à ton tribunal, je te trompe. Tue les oliviers, tue les pigeons, les enfants de cinq ans, fillettes et garçons, et l'eau, et la terre, et le feu ! Tue ce mendiant. Tu es trompé par eux.
LE MENDIANT : Merci.
LE PRESIDENT : Et hier soir encore cette femme me versait ma tisanne. Et elle la trouvait trop tiède ! Et elle faisait rebouillir de l'eau ! Vous êtes content, vous ! Un petit  scandale à l'intérieur d'un grand n'est pas pour vous déplaire !
LE MENDIANT : Non. C'est l'écureuil dans la grande roue. Cela lui donne son vrai mouvement.
LE PRESIDENT : Et cet esclandre devant la reine elle-même, vous l'excusez !
ELECTRE : La reine envie Agathe. La reine aurait donné sa vie pour s'offrir une fois ce qu'Agathe s'offre aujourd'hui. Qui est-ce mère ?
LE MENDIANT : En effet. Ne vous laissez pas distraire, président. Voilà presque une minute que vous ne lui avez demandé qui est-ce.
LE PRESIDENT : Qui est-ce ?
AGATHE : Je te l'ai dit. Tous. Tout.
LE PRESIDENT : C'est à se tuer ! A se jeter la tête contre le mur !
AGATHE : Ne te gène pas pour moi. Le mur mycénien est solide.
LE PRESIDENT : Il est jeune ? Il est vieux ?
AGATHE : L'âge de l'amant ? Cela va de seize à quatre-vingts.
LE PRESIDENT : Et elle croit me rabaisser en m'insultant ! Tes injures n'atteignent que toi, femme perdue !
AGATHE : Je sais, je sais. L'outrage appelle la majesté. Dans la rue les plus dignes sont ceux qui viennent de glisser sur du crottin.
LE PRESIDENT : Tu vas enfin me connaître ! Quels qu'ils soient, tes amants, le premier que je vais rencontrer ici, je le tue !
AGATHE : Le premier que tu rencontres ici ? Tu choisis mal tes endroits. Tu ne pourras même pas le regarder en face.
LE PRESIDENT : Je l'oblige à s'agenouiller, je lui fais baiser et lécher le marbre.
AGATHE : Tu vas voir comment il le baise et le lèche, le marbre, tout à l'heure, quand il entrera dans cette cour et viendra s'asseoir sur ce trône.
LE PRESIDENT : Que dis-tu misérable !
AGATHE : Je te dis que j'ai présentement deux amants, et que l'un des deux c'est Egisthe.
CLYTEMNESTRE : Menteuse !

1937

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GIRAUDOUX, Électre, II, 8.

Clytemnestre. - Oui, je le haïssais. Oui, tu vas savoir enfin ce qu’il était ce père admirable ! Oui, après vingt ans, je vais m’offrir la joie que s’est offerte Agathe  !... Une femme est à tout le monde. Il y a tout juste au monde un homme auquel elle ne soit pas. Le seul homme auquel je n’étais pas, c'était le roi des rois, le père des pères, c’était lui ! Du jour où il est venu m’arracher à ma maison, avec sa barbe bouclée, de cette main dont il relevait toujours le petit doigt, je l’ai haï. Il le relevait pour boire, il le relevait pour conduire, le cheval s’emballât-il, et quand il tenait son sceptre... et quand il me tenait moi-même, je ne sentais sur mon dos que la pression de quatre doigts : j’en étais folle, et quand dans l’aube il livra à la mort ta soeur Iphigénie, horreur, je voyais aux deux mains le petit doigt se détacher sur le soleil ! Le roi des rois, quelle dérision ! Il était pompeux, indécis, niais. C’était le fat des fats, le crédule des crédules. Le roi des rois n’a jamais été que ce petit doigt et cette barbe que rien ne rendait lisse. Inutile, l’eau du bain, sous laquelle je plongeais sa tête, inutile la nuit de faux amour, où je la tirais et l’emmêlais, inutile cet orage de Delphes sous lequel les cheveux des danseuses n’étaient plus que des crins ; de l’eau, du lit, de l’averse, du temps, elle ressortait en or, avec ses annelages. Et il me faisait signe d’approcher, de cette main à petit doigt, et je venais en souriant. Pourquoi ?... Et il me disait de baiser cette bouche au milieu de cette toison, et j’accourais pour la baiser. Et je la baisais. Pourquoi ?... Et quand au réveil, je le trompais, comme Agathe, avec le bois de mon lit, un bois plus relevé, évidemment, plus royal, de l’amboine, et qu’il me disait de lui parler, et que je le savais vaniteux, vide aussi, banal, je lui disais qu’il était la modestie, l’étrangeté, aussi, la splendeur. Pourquoi ?... Et s’il insistait tant soit peu, bégayant, lamentable, je lui jurais qu’il était un dieu. Roi des rois, la seule excuse de ce surnom est qu’il justifie la haine de la haine. Sais-tu ce que j’ai fait, le jour de son départ, Électre, son navire encore en vue ? J’ai fait immoler le bélier le plus bouclé, le plus indéfrisable, et je me suis glissée vers minuit, dans la salle du trône, toute seule, pour prendre le sceptre à pleines mains ! Maintenant tu sais tout. Tu voulais un hymne à la vérité : voilà le plus beau !

1937

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SARTRE, Huis-clos, V.

    INÈS, GARCIN, ESTELLE.
[...]
GARCIN
Tant que chacun de nous n'aura pas avoué pourquoi ils l'ont condamné, nous ne saurons rien. Toi, la blonde, commence. Pourquoi ? Dis-nous pourquoi : ta franchise peut éviter des catastrophes ; quand nous connaîtrons nos monstres... Allons, pourquoi ?
ESTELLE
Je vous dis que j'ignore. Ils n'ont pas voulu me l'apprendre.
GARCIN
Je sais. A moi non plus, ils n'ont pas voulu répondre. Mais je me connais. Tu as peur de parler la première ? Très bien. Je vais commencer. (Un silence.) Je ne suis pas très joli.
INÈS
Ça va. On sait que vous avez déserté.
GARCIN
Laissez ça. Ne parlez jamais de ça. Je suis ici parce que j'ai torturé ma femme. C'est tout. Pendant cinq ans. Bien entendu, elle souffre encore. La voilà ; dès que je parle d'elle, je la vois. C'est Gomez qui m'intéresse et c'est elle que je vois. Où est Gomez ? Pendant cinq ans. Dites donc, ils lui ont rendu mes effets ; elle est assise près de la fenêtre et elle a pris mon veston sur ses genoux. Le veston aux douze trous. Le sang, on dirait de la rouille. Les bords des trous sont roussis. Ha ! C'est une pièce de musée, un veston historique. Et j'ai porté ça ! Pleureras-tu ? Finiras-tu par pleurer ? Je rentrais saoul comme un cochon, je sentais le vin et la femme. Elle m'avait attendu toute la nuit ; elle ne pleurait pas. Pas un mot de reproche, naturellement. Ses yeux, seulement. Ses grands yeux. Je ne regrette rien. Je paierai, mais je ne regrette rien. Il neige dehors. Mais pleureras-tu ? C'est une femme qui a la vocation du martyre.
INÈS, presque doucement.
Pourquoi l'avez-vous fait souffrir ?
GARCIN
Parce que c'était facile. Il suffisait d'un mot pour la faire changer de couleur ; c'était une sensitive. Ha! pas un reproche ! Je suis très taquin. J'attendais, j'attendais toujours. Mais non, pas un pleur, pas un reproche. Je l'avais tirée du ruisseau, comprenez-vous ? Elle passe la main sur le veston, sans le regarder. Ses doigts cherchent les trous à l'aveuglette. Qu'attends-tu ? Qu'espères-tu ? Je te dis que je ne regrette rien. Enfin voilà : elle m'admirait trop. Comprenez-vous ça !
INÈS
Non. On ne m'admirait pas.
GARCIN
Tant mieux. Tant mieux pour vous. Tout cela doit vous paraître abstrait. Eh bien, voici une anecdote : J'avais installé chez moi une mulâtresse. Quelles nuits ! Ma femme couchait au premier, elle devait nous entendre. Elle se levait la première et, comme nous faisions la grasse matinée, elle nous apportait le petit déjeuner au lit.
INÈS
Goujat !
GARCIN
Mais oui, mais oui, le goujat bien-aimé. (Il paraît distrait.) Non, rien. C'est Gomez, mais il ne parle pas de moi. Un goujat, disiez-vous ? Dame : sinon, qu'est-ce que je ferais ici ? Et vous ?
INÈS
Eh bien, j'étais ce qu'ils appellent, là-bas, une femme damnée. Déjà damnée, n'est-ce pas. Alors, il n'y a pas eu de grosse surprise.
GARCIN
C'est tout ?
INÈS
Non, il y a aussi cette affaire avec Florence. Mais c'est une histoire de morts. Trois morts. Lui d'abord, ensuite elle et moi. Il ne reste plus personne là-bas, je suis tranquille ; la chambre, simplement. Je vois la chambre, de temps en temps. Vide, avec des volets clos. Ah ! ah ! Ils ont fini par ôter les scellés. A louer... Elle est à louer. Il y a un écriteau sur la porte. C'est... dérisoire.
GARCIN
Trois. Vous avez bien dit trois ?
INÈS
Trois.
GARCIN
Un homme et deux femmes ?
INÈS
Oui.
GARCIN
Tiens. (Un silence.) Il s'est tué ?
INÈS
Lui ? Il en était bien incapable. Pourtant ce n'est pas faute d'avoir souffert. Non : c'est un tramway qui l'a écrasé. De la rigolade ! J'habitais chez eux, c'était mon cousin.
GARCIN
Florence était blonde ?
INÈS
Blonde ? (Regard à Estelle.) Vous savez, je ne regrette rien, mais ça ne m'amuse pas tant de vous raconter cette histoire.
GARCIN
Allez ! allez ! Vous l'avez dégoûtée de lui ?
INÈS
Petit à petit. Un mot, de-ci, de-là. Par exemple, il faisait du bruit en buvant ; il soufflait par le nez dans son verre. Des riens. Oh ! c'était un pauvre type, vulnérable. Pourquoi souriez-vous ?
GARCIN
Parce que moi, je ne suis pas vulnérable.
INÈS
C'est à voir. Je me suis glissée en elle, elle l'a vu par mes yeux... Pour finir, elle m'est restée sur les bras. Nous avons pris une chambre à l'autre bout de la ville.
GARCIN
Alors ?
INÈS
Alors il y a eu ce tramway. Je lui disais tous les jours : Eh bien, ma petite ! Nous l'avons tué. (Un silence.) Je suis méchante.
GARCIN
Oui. Moi aussi.
INÈS
Non, vous, vous n'êtes pas méchant. C'est autre chose.
GARCIN
Quoi ?
INÈS
Je vous le dirai plus tard. Moi, je suis méchante : ça veut dire que j'ai besoin de la souffrance des autres pour exister. Une torche. Une torche dans les coeurs. Quand je suis toute seule, je m'éteins. Six mois durant, j'ai flambé dans son coeur ; j'ai tout brûlé. Elle s'est levée une nuit ; elle a été ouvrir le robinet du gaz sans que je m'en doute, et puis elle s'est recouchée près de moi. Voilà.
GARCIN
Hum !
INÈS
Quoi ?
GARCIN
Rien. Ça n'est pas propre.
INÈS
Eh bien, non, ça n'est pas propre. Après ?
GARCIN
Oh! vous avez raison. (A Estelle.) A toi. Qu'est-ce que tu as fait ?
ESTELLE
Je vous ai dit que je n'en savais rien. J'ai beau m'interroger...
GARCIN
Bon. Eh bien, on va t'aider. Ce type au visage fracassé, qui est-ce ?
ESTELLE
Quel type ?
INÈS
Tu le sais fort bien. Celui dont tu avais peur, quand tu es entrée.
ESTELLE
C'est un ami.
GARCIN
Pourquoi avais-tu peur de lui ?
ESTELLE
Vous n'avez pas le droit de m'interroger.
INÈS
Il s'est tué à cause de toi ?
ESTELLE
Mais non, vous êtes folle.
GARCIN
Alors, pourquoi te faisait-il peur ? Il s'est lâché un coup de fusil dans la figure, hein ? C'est ça qui lui a emporté la tête ?
ESTELLE
Taisez-vous! taisez-vous !
GARCIN
A cause de toi ! A cause de toi !
INÈS
Un coup de fusil à cause de toi !
ESTELLE
Laissez-moi tranquille. Vous me faites peur. Je veux m'en aller! Je veux m'en aller !
Elle se précipite vers la porte et la secoue.
GARCIN
Va-t'en. Moi, je ne demande pas mieux. Seulement la porte est fermée de l'extérieur.
Estelle sonne ; le timbre ne retentit pas. Inès et Garcin rient. Estelle se retourne sur eux, adossée à la porte.
ESTELLE, la voix rauque et lente.
Vous êtes ignobles.

                  1944

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DOCUMENTS ANNEXES : l'aveu dans le récit.
  • Il serait utile de lier ce groupement au "biographique", car les aveux sont nombreux dans les récits autobiographies, les autofictions etc. :
  • - l'exemple le plus frappant est le récit du ruban volé, dans le livre II des Confessions de J.J. Rousseau (XVIIIe siècle).
    - Thème de la confession : Montaigne, Essais ; B. Constant, Adolphe ; Crébillon, Les égarement du cœur et de l'esprit ; Flaubert, Mémoires d'un fou ; Laclos, Les liaisons dangereuses ; Marivaux, La Vie de Marianne ; Prévost, Manon Lescaut...
  • Dans les fictions (en dehors des romans policiers !), quelques exemples sont remarquables :
  • - L'aveu de la Princesse de Clèves, tome troisième, de Madame de La Fayette (XVIIe siècle).
    - Les aveux espérés puis repoussés  (à son retour à la maison et lors de son arrivée à Paris, à la fin du livre) de Thérèse Desqueyroux de F. Mauriac (XXe siècle).

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