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LA
FEMME ET LA MÉTAPHORE MARINE CHEZ BAUDELAIRE

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- PARFUM EXOTIQUE
Quand, les deux yeux fermés,
en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton
sein chaleureux,
Je vois se dérouler
des rivages heureux
Qu'éblouissent les
feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où
la nature donne
Des arbres singuliers et des
fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est
mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil
par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur
vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de
voiles et de mâts
Encor tout fatigués
par la vague marine,
Pendant que le parfum des
verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et
m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme
au chant des mariniers.
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- LE BEAU NAVIRE
Je veux te raconter, ô
molle enchanteresse !
Les diverses beautés
qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l'enfance s'allie
à la maturité.
Quand tu vas balayant l'air
de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau
vaisseau qui prend le large
Chargé de toile, et
va roulant
Suivant un rythme doux, et
paresseux, et lent.
Sur ton cou large et rond,
sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec
d'étranges grâces ;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse
enfant.
Je veux te raconter, ô
molle enchanteresse !
Les diverses beautés
qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l'enfance s'allie
à la maturité.
Ta gorge qui s'avance et qui
pousse la moire
Ta gorge triomphante est une
belle armoire
Dont les panneaux bombés
et clairs
Comme les boucliers accrochent
des éclairs ;
Boucliers provocants, armés
de pointes roses !
Armoire à doux secrets,
pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient délirer
les cerveaux et les coeurs !
Quand tu vas balayant l'air
de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau
vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et
va roulant
Suivant un rythme doux, et
paresseux, et lent.
Tes nobles jambes, sous les
volants qu'elles chassent,
Tourmentent les désirs
obscurs et les agacent,
Comme deux sorcières
qui font
Tourner un philtre noir dans
un vase profond.
Tes bras, qui se joueraient
des précoces hercules,
Sont des boas luisants les
solides émules,
Faits pour serrer obstinément,
Comme pour l'imprimer dans
ton coeur, ton amant.
Sur ton cou large et rond,
sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec
d'étranges grâces ;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse
enfant.
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- Mon enfant, ma soeur,
- Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre
ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers
leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et Volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre
chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du
monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et volupté.
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- Les
Fleurs du Mal
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- L'INVITATION AU VOYAGE
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- Il est un pays superbe, un
pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une
vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre
Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine
de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné
carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement
illustré de ses savantes et délicates végétations.
- Un vrai pays de Cocagne, où
tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le
luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre ; où la vie
est grasse et douce à respirer ; d'où le désordre,
la turbulence et l'imprévu sont exclus ; où le bonheur
est marié au silence ; où la cuisine elle-même
est poétique, grasse et excitante à la fois ; où
tout vous ressemble, mon cher ange.
- Tu connais cette maladie fiévreuse
qui s'empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie
du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il
est une contrée qui te ressemble, où tout est beau,
riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti
et décoré une Chine occidentale, où la vie
est douce à respirer, où le bonheur est marié
au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là
qu'il faut aller mourir !
- Oui, c'est là qu'il
faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini
des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à
la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au
voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée,
à la soeur d'élection ?
- Oui, c'est dans cette atmosphère
qu'il ferait bon vivre, - là-bas,
où les heures plus lentes contiennent plus de pensées,
où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde
et plus significative solennité.
- Sur des panneaux luisants,
ou sur des cuirs dorés et d'une richesse sombre, vivent
discrètement des peintures béates, calmes et profondes,
comme les âmes des artistes qui les créèrent.
Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à
manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes
ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb
divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux,
bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes
raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes,
l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux
une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses,
de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes
s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra,
qui est comme l'âme de l'appartement.
- Un vrai pays de Cocagne, te
dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une
belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme
une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée !
Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d'un
homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier.
Pays singulier, supérieur aux autres, comme l'Art l'est
à la Nature, où celle-ci est réformée
par le rêve, où elle est corrigée, embellie,
refondue.
- Qu'ils cherchent, qu'ils cherchent
encore, qu'ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur,
ces alchimistes de l'horticulture ! Qu'ils proposent des prix de
soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs
ambitieux problèmes ! Moi, j'ai trouvé ma tulipe
noire et mon dahlia bleu
!
- Fleur incomparable, tulipe
retrouvée, allégorique dahlia, c'est là,
n'est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu'il
faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée
dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parier
comme les mystiques, dans ta propre correspondance
?
- Des rêves
! toujours
des rêves ! et plus l'âme est ambitieuse et délicate,
plus les rêves l'éloignent du possible. Chaque homme
porte en lui sa dose d'opium naturel, incessamment sécrétée
et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien
comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par
l'action réussie et décidée ? Vivrons-nous
jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit,
ce tableau qui te ressemble ?
- Ces trésors, ces meubles,
ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c'est
toi. C'est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles.
Ces énormes navires qu'ils charrient, tout chargés
de richesses, et d'où montent les chants monotones de la
manoeuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent
sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l'infini,
tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans
la limpidité de ta belle âme ; -
et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits
de l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées
enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.
- Le
Spleen de Paris
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