GROUPEMENT DE TEXTES

LE HÉROS ET LA JUSTICE

 

LA FONTAINE,
Les Animaux malades de la peste.
 
 
 
 
Gravure de Granville.

 

 

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ARISTOPHANE, Les Guêpes (environ - 422).
 
Eh bien, maintenant si vous voulez savoir, taisez-vous ! je vais vous la dire, la maladie du patron : c'est un cas de judicardite comme on n'en a jamais vu. C'est ça qui le démange : juger ! Il faut toujours qu'il siège sur le premier banc des juges, sinon il braille ! Du sommeil ? il n'en voit pas une miette de toute la nuit. S'il ferme les yeux seulement un brin, son esprit s'envole quand même là-bas, à longueur de nuit, tourner autour de l'horloge du tribunal1. A force de tenir en main le caillou de vote2, par l'effet de l'habitude il a le pouce et les deux doigts serrés en se levant, comme quand on offre une pincée d'encens pour étrenner le mois nouveau. Et je vous jure, s'il voit écrit quelque part sur une porte : « Beau Céladon, butinons notre amour3 », il va écrire à côté : « Scrutinons nuit et jour ! » Son coq avait beau chanter bien avant minuit : « Il m'éveille trop tard, a-t-il dit. Les prévenus lui ont graissé la patte exprès pour ça, à prix d'argent ! » Sitôt soupé, il gueule pour avoir ses souliers ; et puis il s'en va là-bas, bien avant l'aube, et pique un somme, en acompte, collé contre le pilier comme une bernicle. Il est si hargneux qu'il raie ses tablettes de bout en bout pour mettre le maximum à tout le monde4 ; et quand il rentre, on dirait une abeille ou un bourdon : il a plein de cire sous les ongles ! et il a tellement peur de manquer de cailloux pour voter qu'il veille sur toute une carrière de caillasse qu'il s'est constituée chez lui, à toutes fins judicatoires !
Tel est donc son délire ; et plus on l'admoneste
plus il prétend juger...
Alors nous le surveillons. On l'a baranclé, verrouillé pour qu'il ne s'échappe pas. Car son fils est consterné par sa maladie. Au début, il le raisonnait gentiment, il tâchait de le persuader de ne pas mettre sa capuche, et de rester à la maison ; mais l'autre ne voulait rien savoir. Alors il l'a fait baigner et purger : ah ouiche ! aucun effet. Ensuite de quoi il le mène aux prêtres5 : le vieux emportant le goupillon se rue tête baissée au Tribunal Neuf, et de se mettre à juger ! Devant l'échec de ces exorcismes, son fils l'embarque pour Égine ; après quoi, il lui fait passer de force une nuit dans le sanctuaire6... Dés potron-minet, coucou, le revoilà collé au guichet du tribunal !
Depuis ce jour-là, nous ne l'avons plus laissé sortir. Mais il s'esbignait par les tuyaux et les oeils-de-boeuf. Alors nous, tout ce qu'il y avait d'orifices dans la maison on les a calfatés en les bourrant de chiffons. Mais lui, comme un pivert7, il se plantait des pitons dans le mur pour y grimper, et sautait dehors ; alors nous, on a bouclé tout le logement sous un filet tendu à la ronde, et on monte la garde. Le nom du vieux, c'est Chériclon, oui-da ! foi d'animal ! Et son fils que vous voyez, c'est Vomicléon.
 
1. Litt. : la clepsydre, horloge à eau qui mesurait le temps de parole imparti aux orateurs.
2. En guise de bulletin de vote, on distribuait aux citoyens des « cailloux » ou des tessons en terre cuite, ou des coquillages.
3. Litt. : Démos fils de Pyrdampès est beau. Ces graffiti galants étaient d'un usage courant. Ce Démos était reconnu pour être beau comme un Adonis. Chéricléon écrit, lui : « le cornet de l'urne aux votes est beau », par calembour.
4. Pour l'estimation de la peine, les juges traçaient sur la cire d'une tablette une ligne longue ou courte, selon qu'ils optaient pour la sévérité ou pour l'indulgence.
5. Litt. : Il l'a « corybantisé ». L'autre, emportant le tambourin... cf. v. 8 n. Ces prêtres-sorciers soumettaient les adeptes à des cérémonies d'initiation ou d'exorcisme, avec chants, et danses au tambourin.
6. Litt. : dans le temple d'Asclépios : forme de recours médico-religieux d'usage courant.
7. Litt. : une corneille.
"Théâtre complet" I, Edition de V-H Debidour.

 

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PLATON, Apologie de Socrate, II, 26 (fin IVe s. av. J.C.)
 
En 399, âgé de soixante-dix ans, Socrate fut accusé par Mélètos (un mauvais poète), Anytos (un riche tanneur et orateur influent) et Lycon (d'origine étrangère et assez pauvre) de ne pas reconnaître les dieux de l'Etat, d'introduire de nouvelles divinités et de corrompre la jeunesse. La peine requise contre lui était la mort. Sans illusion sur son sort, Socrate semblait ne pas se soucier de sa défense. A son ami Hermogène qui s'en étonnait, «ne te semble-t-il pas, répondit-il, que je m'en suis occupé toute ma vie ? - Et comment ? - En vivant toute ma vie sans commettre aucune injustice.» Il refusa tous les plaidoyers qu'on lui proposa et se défendit lui-même, non sans une certaine fierté au moment où on lui demanda de fixer sa peine, après une condamnation à soixante voix de majorité sur cinq cents votants...
 
- Quoi qu’il en soit, cet homme demande ma mort. Soit. Mais moi, de mon côté, que vais-je vous proposer ? Evidemment ce que je mérite. Qu’est-ce donc ? Quelle peine ou quelle amende mérité-je parce qu’au lieu de mener une vie tranquille, j’ai mérité ce que la plupart des hommes ont à cœur, fortune, intérêts domestiques, commandements d’armée, carrière politique, charges de toute sorte, liaisons et factions politiques, me croyant trop honnête pour sauver ma vie si j’entrais dans cette voie ; parce que je ne me suis engagé dans aucune profession où je n’aurais été d’aucune utilité ni pour vous, ni pour moi, et parce que je n’ai voulu d’autre occupation que de rendre à chacun de vous en particulier ce que je déclare être le plus grand des services, en essayant de lui persuader de ne s’occuper d’aucune de ses affaires avant de s’occuper de lui-même et de son perfectionnement moral et intellectuel, de ne point s’occuper des affaires de la cité avant de s’occuper de la cité et de suivre les mêmes principes en tout le reste ? Qu’est-ce que je mérite donc pour m’être ainsi conduit ? Une récompense, Athéniens, s’il faut vraiment me taxer d’après ce que je mérite, et une récompense qui puisse me convenir. Or qu’est-ce qui peut convenir à un bienfaiteur pauvre qui a besoin de loisir pour vous exhorter ? Il n’y a rien, Athéniens, qui convienne mieux à un tel homme que d’être nourri au prytanée. Il le mérite bien plus que tel d’entre vous qui a été vainqueur à Olympie avec un cheval ou un attelage à deux ou à quatre. Celui-ci ne vous rend heureux qu’en apparence, moi, véritablement. Il n’a pas besoin qu’on le nourrisse ; moi, j’en ai besoin. Si donc il faut que je me taxe à ce que je mérite en toute justice, c’est à cela que je me taxe : à être nourri au prytanée.

 

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F. VILLON (1431-1463 ?), La Ballade des pendus
 
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pièça1 dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
 
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoi que fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez nous puis que sommes transis2,
envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie3,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
 
La pluie nous a débués4 et lavés,
Et le soleil desséchés et noirci ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis ça, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
 
Prince Jésus, qui sur tous as maîtrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre5.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
«Epithaphe Villon», dite «La Ballade des pendus»
Notes :
1- Pièça : depuis longtemps.
2- Transis : morts.
3- Harie : moleste.
4- Débués : lessivés.
5- Soudre : payer.

 

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Maître Pierre Pathelin, avocat sans argent, est parvenu à tromper le drapier Guillaume et à ramener chez lui sans la payer une belle pièce de drap. Quand Guillaume réclame son argent, Pathelin se fait aussitôt passer pour malade. Guillaume intente un procès à maître Pathelin ainsi qu’à son propre berger, Thibaut l’Agnelet, qu’il accuse d’assommer et de voler ses moutons. Avant le procès, Pathelin propose à l’Agnelet de le défendre : il devra se contenter de répondre « bée ! » à toutes les questions du juge afin de passer pour un idiot inoffensif...
 
Pathelin : - Plus haut ! ou cela te coûtera cher, je m’en doute.
Le Berger : - Bée !
Pathelin : - Mais il faut être encore plus fou pour intenter un procès à un fou de naissance comme celui-ci ! (au juge) Ah ! monsieur, renvoyez-le à ses brebis ! Il est fou de naissance.
Le Drapier : - Il est fou ? Saint Sauveur d’Asturie ! Il est plus sain d’esprit que vous.
Pathelin (au juge) : - Renvoyez-le garder ses bêtes, sans ajournement, et qu’il n’ait jamais à revenir. Maudit soit qui assigne en justice de tels fous, ou les fait assigner.
Le Drapier : - Et on le fera s’en retourner, avant de m’entendre ?
Le Juge : - Ma foi oui, puisqu’il est fou. Pourquoi pas ?
Le Drapier : - Ah diable ! Monsieur, au moins laissez-moi parler avant et présenter mes conclusions. Ce ne sont pas des tromperies que je vous dis, ni des plaisanteries.
Le Juge : - Quel tracas, juger des fous et des folles ! Écoutez, pour réduire ces bavardages, je vais lever la séance.
Le Drapier : - S’en iront-ils sans être obligés de revenir ?
Le Juge : - Quoi donc ?
Pathelin : - Revenir ! Vous n’avez jamais vu plus fou, dans ses actes et dans ses réponses. Et pourtant l’autre ne vaut pas une once de mieux. Tous deux sont dépourvus de cervelle. Par sainte Marie la belle, à eux deux ils n’en ont pas un carat.
Le Drapier : - Vous l’avez emporté par fourberie, mon drap, sans payer, Maître Pierre. Corbleu ! malheureux pécheur que je suis ! Ce n’était pas le fait d’un honnête homme.
Pathelin : - Mais je renie saint Pierre de Rome, s’il n’est pas complètement fou, ou s’il ne le devient.
Le Drapier : - Je vous reconnais à la voix, à la robe et au visage. Je ne suis pas fou, je suis assez sain d’esprit pour reconnaître qui me fait du bien. (au juge) Je vous raconterai toute l’affaire, Monseigneur, sur ma conscience.
Pathelin (au juge) : - Eh ! Monsieur, imposez-leur silence. (au drapier) Vous n’avez pas honte de tant disputer avec ce berger pour trois ou quatre méchantes vieilles brebis ou moutons qui ne valent pas deux méchants boutons ? Il en fait une plus longue litanie...
Le Drapier : - Quels moutons ? C’est toujours la même musique ! C’est à vous-même que je parle, et vous me le rendrez, par le Dieu qui a voulu naître à Noël.
Le Juge : - Voyez-vous cela ? Me voilà bien loti ! Il ne cessera pas de brailler aujourd’hui.
Le Drapier : - Je lui demande...
Pathelin (au juge) : - Faites-le taire ! Eh ! par Dieu, c’est trop nous seriner - Admettons qu’il en ait assommé six ou sept, ou une douzaine, et qu’il les ait mangées. Malheur ! vous en êtes bien malade. Vous avez gagné plus que cela pendant le temps où il vous les a gardées.
Le Drapier (au juge) : - Regardez, Monsieur, regardez ! Je lui parle de drap, et il répond bergerie. Mes six aunes de drap, où sont-elles, celles que vous avez mises sous votre aisselle ? Ne pensez-vous point à me les rendre ? [...]
Le Juge : - C’est une vraie clownerie, ces deux-là ! En voilà un tapage. Ma foi ! je crois que je dois m’en aller. (au berger) Va-t-en, mon ami. Ne reviens jamais, même sur citation d’huissier. La Cour t’acquitte, comprends-tu ?
Le Berger : - Bée !

 

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MAROT, Au roi, « Pour le délivrer de prison » (1527)
 
De nouveau en prison, pour une affaire peu grave (il avait déjà eu des ennuis avec la justice pour avoir « mangé le lard ». Cf. l'épître « A son ami Lion »), Marot s’adresse cette fois sans allégorie au roi...
 
Roi des Français, plein de toutes bontés
Quinze jours a, je les ai bien comptés,
Et dès demain seront justement seize,
Que je fus fait confrère au diocèse
De Saint-Marry, en l’église Saint-Pris.
Si vous dirai comment je fus surpris,
Et me déplaît qu’il faut que je le die.
Trois grands pendards vinrent à l’étourdie
En ce palais me dirent en désarroi :
« Nous vous faisons prisonnier, par le Roi. »
Incontinent, qui fut bien étonné ?
Ce fut Marot, plus que s’il eût tonné.
Puis m’ont montré un parchemin écrit,
Où n’y avait seul mot de Jésus-Christ :
Il ne parlait tout que de plaiderie,
De conseillers et d’emprisonnerie.
« Vous souvient-il, ce me dirent-ils lors,
Que vous étiez l’autre jour là-dehors,
Qu’on recourut un certain prisonnier
Entre vos mains ? » Et moi de le nier !
Car, soyez sûr, si j’eusse dit oui,
Que le plus sourd d’entre eux m’eût bien ouï
Et d’autre part, j’eusse publiquement
Été menteur : car, pourquoi et comment
Eussé-je pu un autre secourir ?
Quand je n’ai su moi-même secourir ?
Pour faire court, je ne sus tant prêcher
Que ces paillards me voulsissent lâcher.
Sur mes deux bras ils ont la main posée,
Et m’ont mené ainsi qu’une épousée,
Non pas ainsi, mais plus roide un petit.
Et toutefois j’ai plus grand appétit
De pardonner à leur folle fureur
Qu’à celle-là de mon beau procureur :
Que male mort les deux jambes lui casse !
Il a bien pris de moi une bécasse,
Une perdrix, et un levraut aussi,
Et toutefois je suis encore ici !
Encor je crois, si j’en envoyais plus,
Qu’il le prendrait ; car ils ont tant de glus
Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipée
Que toute chose où touchent est grippée ...

 

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RACINE, les Plaideurs, III, scène dernière (1668)
 
Isabelle et son père, Chicanneau, se retrouvent en présence du juge Dandin et de son fils Léandre. Chicanneau ignore que le papier qu'il a signé aveuglément dans une scène précédente, par passion pour la procédure, était en réalité un contrat de mariage entre Isabelle et Léandre...
 
CHICANNEAU : Monsieur...
DANDIN :                             Oui, pour vous seuls l'audience se donne.
Adieu. Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-là ?
CHICANNEAU  : C'est ma fille, Monsieur.
DANDIN :                                                  Hé ! tôt, rappelez-la.
ISABELLE : Vous êtes occupé.
DANDIN :                                   Moi ! je n'ai point d'affaire.
Que ne me disiez-vous que vous étiez son père ?
CHICANNEAU : Monsieur...
DANDIN :                             Elle sait mieux votre affaire que vous.
Dites. Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux doux !
Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse.
Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse.
Savez-vous que j'étais un compère autrefois ?
On a parlé de nous.
ISABELLE :              Ah ! Monsieur, je vous crois.
DANDIN : Dis-nous : à qui veux-tu faire perdre la cause ?
ISABELLE : A personne.
DANDIN :                        Pour toi je ferai toute chose.
Parle donc.
ISABELLE : Je vous ai trop d'obligation.
DANDIN : N'avez-vous jamais vu donner la question ?
ISABELLE : Non ; et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
DANDIN : Venez, je veux vous en faire passer l'envie.
ISABELLE : Hé ! Monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux ?
DANDIN : Bon ! Cela fait toujours passer une heure ou deux.
CHICANNEAU  : Monsieur, je viens ici pour vous dire...
LEANDRE :                                                                    Mon père,
Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire.
C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord
Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord.
La fille le veut bien ; son amant le respire ;
Ce que la fille veut, le père le désire.
C'est à vous de juger.
DANDIN, se rasseyant : Mariez au plus tôt :
Dès demain, si l'on veut ; aujourd'hui, s'il le faut.
LEANDRE : Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père :
Saluez-le.
CHICANNEAU  : Comment ?
DANDIN :                            Quel est donc ce mystère ?
LEANDRE : Ce que vous avez dit se fait de point en point.
DANDIN : Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.
CHICANNEAU  : Mais on ne donne pas une fille sans elle.
LEANDRE : Sans doute, et j'en croirai la charmante Isabelle.
CHICANNEAU : Es-tu muette ? Allons, c'est à toi de parler.
Parle.
ISABELLE : Je n'ose pas, mon père, en appeler.
CHICANNEAU : Mais j'en appelle, moi.
LEANDRE :                                         Voyez cette écriture.
Vous n'appellerez pas de votre signature ?
CHICANNEAU : Plaît-il ?
DANDIN :                      C'est un contrat en fort bonne façon.
CHICANNEAU : Je vois qu'on m'a surpris ; mais j'en aurai raison :
De plus de vingt procès ceci sera la source,
On a la fille, soit : on n'aura pas la bourse.
LEANDRE : Hé ! Monsieur, qui vous dit qu'on vous demande rien ?
Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien.
CHICANNEAU : Ah !
LEANDRE :             Mon père, êtes-vous content de l'audience ?
DANDIN : Oui-da. Que les procès viennent en abondance,
Et je passe avec vous le reste de mes jours.
Mais que les avocats soient désormais plus courts.
Et notre criminel ?*
LEANDRE :           Ne parlons que de joie :
Grâce ! Grâce ! Mon père.
DANDIN :                           Hé bien, qu'on le renvoie :
C'est en votre faveur, ma bru, ce que je fais.
Allons nous délasser à voir d'autres procès.
 
* Il s'agit du chien « Citron » qui avait volé, dans une cuisine, un chapon. Dandin vient de le condamner aux galères...

 

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LA FONTAINE, Fables, L. VII, I, « Les animaux malades de la peste » (1678)
 
          Un mal qui répand la terreur,
          Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
           Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
          On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
          Nul mets n'excitait leur envie ;
          Ni loups ni renards n'épiaient
          La douce et l'innocente proie ;
          Les tourterelles se fuyaient :
          Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis
          Je crois que le Ciel a permis
          Pour nos péchés cette infortune ;
          Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
          On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
          L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
          J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
          Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
          Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
          En les croquant, beaucoup d'honneur ;
          Et quant au berger, l'on peut dire
          Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
          Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir.
          On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
          Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour, et dit : « J'ai souvenance
          Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
          Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. »
A ces mots on cria haro sur le Baudet.
Un Loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
          Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
 
Une série de gravures illustrant cette fable est consultable dans la rubrique >>>> Banque d'images.
 

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abbé PRÉVOST, Manon Lescaut (1733)
 
Manon et Des Grieux sont arrêtés après avoir berné et escroqué un «vieux voluptueux», M. de G. M. lors d'un repas où, à l'aide du frère de Manon, ils ont pu lui soutirer bijoux et «beaux louis d'or». Enfermé à Saint-Lazare, Des Grieux spécule sur la crédule bonté du Supérieur : il espère obtenir ainsi une prompte libération en jouant «un personnage d'hypocrite». Effectivement, M. de G. M., sollicité, se laisse attendrir, rend visite au captif, lui donne de paternels conseils. Mais une malencontreuse allusion à l'emprisonnement de Manon à la Salpêtrière (« Hé oui ! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à l'Hôpital général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit que vous à Saint-Lazare.») provoque un accès de rage chez Des Grieux.
 
Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si furieuse rage, que j'en perdis la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la liberté de pousser, attirèrent le Supérieur et plusieurs religieux dans ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même la force et la respiration. « Ô Dieu ! m'écriai-je, en poussant mille soupirs ; justice du Ciel ! Faut-il que je vive un moment, après une telle infamie ? » Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de m'assassiner. On m'arrêta ; mon désespoir, mes cris et mes larmes passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes que tous les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G. M. rajustait pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate ; et dans le dépit d'avoir été si maltraité, il ordonnait au Supérieur de me resserrer plus étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on sait être propres à Saint-Lazare. « Non, Monsieur, lui dit le Supérieur ; ce n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier, que nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès sans de fortes raisons. » Cette réponse acheva de déconcerter M. de G. M. Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le Supérieur et moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.
Le Supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce désordre. « Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus détestable de toutes les barbaries : c'est l'action que l'indigne G. M. a eu la lâcheté de commettre. Oh ! Il m'a percé le coeur. Je n'en reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. » Je lui fis  un récit abrégé de la longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par nos propres domestiques, des offres que G. M. avait faites à ma maîtresse, de la conclusion de leur marché et de la manière dont il avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le plus favorable pour nous : « Voilà, continuai-je, de quelle source est venu le zèle de M. de G. M. pour ma conversion. Il a eu le crédit de me faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne ; mais mon Père, ce n'est pas tout ; il a fait enlever cruellement la plus chère moitié de moi-même ; il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital ; il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À l'Hôpital, mon Père ! Ô Ciel ! Ma charmante maîtresse, ma chère reine à l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures ! Où trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte ? »

 

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VOLTAIRE, CANDIDE, Chapitre sixième, (1759)

COMMENT ON FIT UN BEL AUTO-DA-FÉ POUR EMPECHER LES TREMBLEMENTS DE TERRE, ET COMMENT CANDIDE FUT FESSÉ

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même. « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi ! O mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! O Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »

Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une vieille l'aborda et lui dit : « Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »

 

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STENDHAL, Le rouge et le noir (1830), chap. XLI.
 
Il est minuit et Julien Sorel, jugé pour avoir voulu tuer son ancienne maîtresse, madame de Rênal, refuse toujours de parler pour sa défense. Une foule d'admiratrices assiste aux plaidoiries, ainsi que la cousine et amie d'enfance de madame de Rênal, Madame Derville, habituellement hostile à Julien... Une dernière fois le président des assises vient de lui demander s'il a quelque chose à déclarer...
« Messieurs les jurés,
 
« L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune.
« Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point d'illusion, la mort m'attend : elle sera juste. J'ai pu attenter  aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Madame de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce et il fut prémédité. J'ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui sans s'arrêter  à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.
« Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés... »
Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton ; il dit tout ce qu'il avait sur le coeur ; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de l'aristocratie, bondissait sur son siège ; mais malgré le tour un peu abstrait que Julien avait donné à la discussion, toutes les femmes fondaient en larmes. Madame Derville elle-même avait son mouchoir sur ses yeux. Avant de finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir, au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans les temps plus heureux, il avait pour madame Rênal... Madame Derville jeta un cri et s'évanouit.
Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Aucune femme n'avait abandonné sa place ; plusieurs hommes avaient les larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives ; mais peu à peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel ; les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux étaient pour lui : le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne quittait la salle.
Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la déclaration unanime du jury était que Julien Sorel était coupable de meurtre et, de meurtre avec préméditation : cette déclaration entraînait la peine de mort ; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa montre, et se souvint de M. Lavalette ; il était deux heures et un quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.

 

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BALZAC, Splendeurs et misères des courtisanes, 3e partie (1838).
 
Soupçonné d'assassinat, le faux Carlos Herrera est arrêté ainsi que Lucien de Rubempré. Devant le juge d'instruction, Herrera reste impénétrable : le magistrat pense qu'il est bien le forçat Jacques Collin, c'est-à-dire Vautrin, mais il ne saurait le prouver ; il espère avoir plus de succès avec Lucien qui n'est pas de la taille de Vautrin. Pour obtenir des aveux complets, il commence par le mettre en confiance, avant d'aborder l'essentiel :  Lucien s'effondre et fait des aveux complets qui le déshonorent à tout jamais. Lorsqu'il s'en aperçoit, il est trop tard...
 
La police et la Justice savent tout ce qu'elles veulent savoir, dit Camusot, songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à la qualité de père que s'était donné Jacques Collin, connaissez-vous qui est ce prétendu Carlos Herrera ?
- Oui, monsieur, mais je l'ai su trop tard...
- Comment trop tard ? Expliquez-vous !
- Ce n'est pas un prêtre, ce n'est pas un Espagnol, c'est...
- Un forçat évadé, dit vivement le juge.
- Oui, Jacques Collin, répéta Lucien, c'est son nom.
- Bien. Jacques Collin, reprit Camusot, vient d'être reconnu tout à l'heure par une personne, et s'il nie encore son identité, c'est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui est cet homme dans le but de révéler une autre imposture de Jacques Collin.
Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant cette terrifiante observation.
- Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu'il prétend être votre père pour justifier l'extraordinaire affection dont vous êtes l'objet ?
- Lui ! mon père !... oh monsieur !... il a dit cela !...
Et il fondit en larmes.
- Greffier, donnez lecture au prévenu de la partie de l'interrogatoire du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s'est dit le père de Lucien de Rubempré.
Le poète écouta cette lecture dans un silence et dans une contenance qui fit peine à voir.
- Je suis perdu ! s'écria-t-il.
- On ne se perd pas dans la voie de l'honneur et de la vérité, dit le juge.
- Mais vous traduirez Jacques Collin en Cour d'assises ? demanda Lucien.
- Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.
Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poète et l'homme d'action : l'un se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu'après ; tandis que l'autre sent et juge à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond du précipice où l'avait fait rouler le juge d'instruction à la bonhomie de qui, lui le poète, il s'était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d'une pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l'homme d'esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l'indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu'il lui avait portés en se servant des fautes d'une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l'animal que le billot de l'abattoir a manqué. Libre et innocent à son entrée dans ce cabinet, en un instant il se trouvait criminel par ses propres aveux.
 
De hautes protections arrêteront l'action de la justice... sans parvenir toutefois à sauver Lucien qui s'est pendu dans sa cellule à la suite de l'interrogatoire.
 

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HUGO, Les Misérables, Livre septième, III, « Une tempête sous un crâne ». 1862

J. Valjean, qui n'est encore pour la population de Montreuil-sur-mer que le repectable M. Madeleine, vient d'apprendre de la bouche du policier Javert qu'on vient d'appréhender un certain Champmathieu et qu'il a été reconnu conne étant le forçat recherché, J. Valjean. Après une journée de désarroi, Valjean rentré chez lui, réfléchit... hésite entre l'espoir de voir enfin oublié définitivement son passé et la honte d'imaginer sa place aux galères occupée par un innocent...
 
Il ralluma brusquement sa bougie.
 
- Eh bien, quoi ! se dit-il, de quoi est-ce que j’ai peur ? qu’est-ce que j’ai à songer comme cela ? me voilà sauvé ! tout est fini. Je n’avais plus qu’une porte entrouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie ; cette porte, la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m’avoir deviné, qui m’avait deviné, pardieu ! et qui me suivait partout, cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, occupé ailleurs, absolument dépisté ! Il est satisfait désormais, il me laissera tranquille, il tient son Jean Valjean ! Qui sait même, il est probable qu’il voudra quitter la ville ! Et tout cela s’est fait sans moi ! Et je n’y suis pour rien ! Ah çà, mais ! Qu’est-ce qu’il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient, parole d’honneur ! croiraient qu’il m’est arrivé une catastrophe ! Après tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. C’est la Providence qui a tout fait. C’est qu’elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu’elle arrange ? Qu’est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. Comment ! Je ne suis pas content ! Mais qu’est-ce qu’il me faut donc ? Le but auquel j’aspire depuis tant d’années, le songe de mes nuits, l’objet de mes prières au ciel, la sécurité, je l’atteins ! C’est Dieu qui le veut. Je n’ai rien à faire contre la volonté de Dieu qui le veut. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j’ai commencé, pour que je fasse le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour qu’il soit dit qu’il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j’ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j’ai eu peur tantôt d’entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander conseil, c’est évidemment là ce qu’il m’aurait dit. C’est décidé, laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu !
 
Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce qu’on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se mit à marcher dans la chambre. - Allons, dit-il, n’y pensons plus. Voilà une résolution prise ! - Mais il ne sentit aucune joie.
 
Au contraire.
 
On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulève l’âme comme l’océan. Au bout de peu d’instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre dialogue dans lequel c’était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant ce qu’il eût voulu taire, écoutant ce qu’il n’eût pas voulu entendre, cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné : marche !
 
Avant d’aller plus loin et pour être pleinement compris insistons sur une observation nécessaire.
 
Il est certain qu’on se parle à soi-même ; il n’est pas un être pensant qui ne l’ait éprouvé. On peut dire même que le Verbe n’est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu’il va, dans l’intérieur d’un homme, de la pensée à la conscience et qu’il retourne de la conscience à la pensée. C’est dans ce sens seulement qu’il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s’écria ; on se dit, on se parle, on s’écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. Il y a un grand tumulte ; tout parle en nous, excepté la bouche. Les réalités de l’âme, pour n’être point visibles et palpables,  n’en sont pas moins des réalités.
 
Il se demanda donc où il en était. Il s’interrogea sur cette « résolution prise ». Il se confessa à lui-même que tout ce qu’il venait d’arranger dans son esprit était monstrueux, que « laisser aller les choses, laisser faire le bon Dieu », c’était tout simplement horrible. Laisser s’accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas l’empêcher, s’y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c’était faire tout ! c’était le dernier degré de l’indignité hypocrite ! c’était un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux !
 
Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d’une mauvaise pensée et d’une mauvaise action.
 
Il la recracha avec dégoût.
 
Toute la nuit, cette tempête, cette lutte intérieure  entre le bien et le mal - proche d'une agonie - va ébranler son esprit...
 

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GIRAUDOUX, Électre, II, 8.
 
EGISTHE. - Et cette justice qui te fait brûler ta ville, condamner ta race, tu oses dire qu’elle est la justice des dieux ?
ELECTRE. - Je m’en garde. Dans ce pays qui est le mien on ne s’en remet pas aux dieux du soin de la justice. Les dieux ne sont que des artistes. Une belle lueur sur un incendie un beau gazon sur un champ de bataille, voilà pour eux la justice. Un splendide repentir sur un crime voilà le verdict que les dieux avaient rendu dans votre cas. Je ne l’accepte pas.
EGISTHE. - La justice d’Electre consiste à ressasser toute faute à rendre tout acte irréparable ?
ELECTRE. - Oh non ! Il est des années où le gel est la justice pour les arbres, et d’autres l’injustice. Il est des forçats que l’on aime, des assassins que l’on caresse. Mais quant le crime porte atteinte à la dignité humaine, infeste un peuple, pourrit sa loyauté, il n’est pas de pardon.
EGISTHE. - Sais-tu même ce qu’est un peuple, Electre !
ELECTRE. - Quand vous voyez un immense visage emplir l’horizon et vous regarder bien en face, d’yeux intrépides et purs, c’est cela un peuple.
EGISTHE. - Tu parles en jeune fille, non en roi. C’est un immense corps à régir, à nourrir.
ELECTRE. - Je parle en femme. C’est un regard étincelant à filtrer, à dorer. Mais il n’a qu’un phosphore, la vérité. C’est ce qu’il y a de si beau quand vous pensez aux vrais peuples du monde, ces énormes prunelles de vérité.
EGISTHE. - Il est des vérités qui peuvent tuer un peuple Electre.
ELECTRE. - Il est des regards de peuple mort qui pour toujours étincellent. Plût au Ciel que ce fût le sort d’Argos ! Mais depuis la mort de mon père, depuis que le bonheur de notre ville est fondé sur l’injustice et le forfait, depuis que chacun, par lâcheté, s’y est fait le complice du meurtre et du mensonge, elle peut chanter, danser et vaincre, le ciel peut éclater sur elle, c’est une cave où les yeux sont inutiles. Les enfants qui naissent sucent le sein en aveugles.
EGISTHE. - Un scandale ne peut que l’achever.
ELECTRE. - C’est possible. Mais je ne veux plus voir ce regard terne et veule dans son oeil.
EGISTHE. - Cela va coûter des milliers d’yeux glacés, de prunelles éteintes.    
ELECTRE. - C’est le prix courant. Ce n’est pas trop cher.
EGISTHE. - Il me faut cette journée. Donne-la-moi. Ta vérité, si elle l’est, trouvera toujours le moyen d’éclater un jour mieux fait pour elle.
ELECTRE. - L’émeute est le jour fait pour elle.
EGISTHE. - Je t’en supplie. Attends demain.
ELECTRE. - Non. C’est aujourd’hui son jour. J’ai déjà trop vu de vérités se flétrir parce qu’elles ont tardé une seconde. Je les connais, les jeunes filles qui ont tardé une seconde à  dire non à ce qui était laid, non à ce qui était vil, et qui n’ont plus su leur répondre ensuite que par oui et par oui. C’est là ce qui est si beau et si dur dans la vérité, elle est éternelle mais ce n’est qu’un éclair.
EGISTHE. - J’ai à sauver la ville, la Grèce.
ELECTRE. - C’est un petit devoir. Je sauve leur regard... Vous l’avez assassiné, n’est-ce pas ?

 

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ANOUILH, L'Alouette (1953)
 
CAUCHON : Admettons que même cet habit t'ait été utile pour la guerre, depuis que nous te tenons, depuis que tu as cessé de te battre, pourquoi as-tu toujours refusé de reprendre l'habit de ton sexe ?
JEANNE :  Je ne le pouvais pas.
CAUCHON : Pourquoi ?
JEANNE, hésite un peu, puis, toute rouge. : Si j'avais été en prison d'Eglise, j'aurais accepté.
Le PROMOTEUR : Vous voyez bien, Monseigneur, que cette fille ergote, qu'elle se joue de nous. Pourquoi dans la prison d'Eglise aurais-tu accepté et refuses-tu dans la prison où tu es ?  Je ne comprends pas, moi, et je veux comprendre !...
JEANNE, sourit tristement. : C'est pourtant facile à comprendre, Messire. Il n'y a pas besoin d'être grand clerc !
LE PROMOTEUR, hors de lui. : C'est facile à comprendre et moi je ne comprends pas, parce que je ne suis qu'une bête, sans doute ? Notez, Messires, notez qu'elle m'insulte dans l'exercice de mon ministère public ! Qu'elle se fait un titre de gloire de son impudeur, qu'elle s'en vante ; qu'elle y trouve je ne sais quelle jouissance obscène !... Si elle se soumet à l'Eglise sur le fond, comme elle semble vouloir le faire, après les derniers efforts de Monseigneur l'Evêque, il faudra peut-être que j'abandonne mon chef d'accusation d'hérésie, mais tant qu'elle refusera de quitter cet habit diabolique - et quelles que soient les pressions qu'on pourra exercer sur moi dans cette volonté de la soustraire à son sort que je sens présider ces débats - tant qu'elle aura cette livrée d'impudeur et de vice, je refuserai de renoncer à mon chef d'accusation de sorcellerie ! J'en appellerai au besoin au concile de Bâle ! Le diable est là, Messires. Le diable est là ! Je sens son affreuse présence ! C'est lui qui lui dicte de refuser de quitter cet habit d'homme, pas de doute là-dessus.
JEANNE : Mettez-moi en prison d'Eglise et je le quitterai.
LE PROMOTEUR :Tu n'as pas à marchander avec L'Eglise, Jeanne ! Monseigneur te l'a dit. Tu quitteras de toute façon cet habit ou tu seras déclarée sorcière et brûlée !
CAUCHON : Pourquoi, si tu acceptes le principe, ne veux-tu pas quitter cet habit dans la prison où tu es présentement?
JEANNE, murmure, rouge : Je n'y suis pas seule.
LE PROMOTEUR, glapit : Et alors ?
JEANNE : Deux soldats anglais veillent jour et nuit dans la cellule avec moi.
LE PROMOTEUR : Et alors ? Un silence. Jeanne rougit encore et ne répond pas.
Vas-tu répondre? Tu ne trouves plus rien à inventer, n'est-ce pas ? Je croyais le diable plus malin ! Je ne lui fais pas mes compliments ! tu te sens prise, hein ma fille ? que te voilà toute rouge maintenant ?
CAUCHON, doucement : Il faut que tu répondes, Jeanne, à présent. Je crois te comprendre, mais il faut que ce soit toi qui le dises.
JEANNE, après un petit temps d'hésitation : Les nuits sont longues. Je suis enchaînée. J'essaie bien de ne pas dormir, mais quelquefois la fatigue est plus forte...
Elle s'arrête, plus rouge encore.
LE PROMOTEUR, de plus en plus obtus : Et alors ? Les nuits sont longues, tu es enchaînée, tu as envie de dormir... Et alors ?
JEANNE, doucement : Avec cet habit-là, je peux mieux me défendre.
CAUCHON, demande soudain sourdement : Et tu as à te défendre de cette façon-là depuis le début du procès ?
JEANNE : Depuis que je suis prise, Messire - toutes les nuits. Dès que vous me renvoyez là-bas, le soir, cela recommence. Je me suis habituée à ne pas dormir, c'est pour cela que quelquefois, le lendemain, quand on me ramène devant vous, je réponds un peu de travers. Mais c'est long toutes les nuits et ils sont forts et rusés. Il faut que je me batte dur. Seulement, si j'ai une jupe...

 

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