SCÈNE PREMIÈRE (Ed. Folio p. 13-21)
GARCIN, LE GARÇON D'ÉTAGE
 
 
Un salon style Second Empire. Un bronze sur la cheminée.
GARCIN, il entre et regarde autour de lui.
Alors voilà.
LE GARÇON
Voilà.
GARCIN
C'est comme ça...
LE GARÇON
C'est comme ça.
GARCIN
Je... Je pense qu'à la longue on doit s'habituer aux meubles.
LE GARÇON
Ça dépend des personnes.
GARCIN
Est-ce que toutes les chambres sont pareilles ?
LE GARÇON
Pensez-vous. Il nous vient des Chinois, des Hindous. Qu'est-ce que vous voulez qu'ils fassent d'un fauteuil second Empire ?
GARCIN
Et moi, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ? Savez-vous qui j'étais ? Bah ! ça n'a aucune importance. Après tout, je vivais toujours dans des meubles que je n'aimais pas et des situations fausses ; j'adorais ça. Une situation fausse dans une salle à manger Louis-Philippe, ça ne vous dit rien ?
LE GARÇON
Vous verrez : dans un salon second Empire, ça n'est pas mal non plus.
GARCIN
Ah! bon. Bon, bon, bon. (Il regarde autour de lui.) Tout de même, je ne me serais pas attendu... Vous n'êtes pas sans savoir ce qu'on raconte là-bas ?
LE GARÇON
Sur quoi ?
GARCIN
Eh bien... (avec un geste vague et large) sur tout ça.
LE GARÇON
Comment pouvez-vous croire ces âneries ? Des personnes qui n'ont jamais mis les pieds ici. Car enfin, si elles y étaient venues...
GARCIN
Oui.
Ils rient tous deux.
GARCIN, redevenant sérieux tout à coup.
Où sont les pals ?
LE GARÇON
Quoi ?
GARCIN
Les pals, les grils, les entonnoirs de cuir.
LE GARÇON
Vous voulez rire ?
GARCIN, le regardant.
Ah ? Ah bon. Non, je ne voulais pas rire. (Un silence. Il se promène.) Pas de glaces, pas de fenêtres, naturellement. Rien de fragile. (Avec une violence subite) Et pourquoi m'a-t-on ôté ma brosse à dents ?
LE GARÇON
Et voilà. Voilà la dignité humaine qui vous revient. C'est formidable.
GARCIN, frappant sur le bras du fauteuil avec colère.
Je vous prie de m'épargner vos familiarités. Je n'ignore rien de ma position, mais je ne supporterai pas que vous...
LE GARÇON
Là ! là ! Excusez-moi. Qu'est-ce que vous voulez, tous les clients posent la même question. Ils s'amènent : - « Où sont les pals ? » A ce moment-là, je vous jure qu'ils ne songent pas à faire leur toilette. Et puis, dès qu'on les a rassurés, voilà la brosse à dents. Mais, pour l'amour de Dieu, est-ce que vous ne pouvez pas réfléchir ? Car enfin, je vous le demande, pourquoi vous brosseriez-vous les dents ?
GARCIN, calmé.
Oui, en effet, pourquoi ? (Il regarde autour de lui.) Et pourquoi se regarderait-on dans les glaces ? Tandis que le bronze, à la bonne heure... J'imagine qu'il y a de certains moments où je regarderai de tous mes yeux. De tous mes yeux, hein ? Allons, allons, il n'y a rien à cacher; je vous dis que je n'ignore rien de ma position. Voulez-vous que je vous raconte comment cela se passe ? Le type suffoque, il s'enfonce, il se noie, seul son regard est hors de l'eau et qu'est-ce qu'il voit ? Un bronze de Barbedienne. Quel cauchemar ! Allons, on vous a sans doute défendu de me répondre, je n'insiste pas. Mais rappelez-vous qu'on ne me prend pas au dépourvu, ne venez pas vous vanter de m'avoir surpris ; je regarde la situation en face. (Il reprend sa marche.) Donc, pas de brosse à dents. Pas de lit non plus. Car on ne dort jamais, bien entendu ?
LE GARÇON
Dame !
GARCIN
Je l'aurais parié. Pourquoi dormirait-on ? Le sommeil vous prend derrière les oreilles. Vous sentez vos yeux qui se ferment, mais pourquoi dormir ? Vous vous allongez sur le canapé et pffft... le sommeil s'envole. Il faut se frotter les yeux, se relever et tout recommence.
LE GARÇON
Que vous êtes romanesque !
GARCIN
Taisez-vous. Je ne crierai pas, je ne gémirai pas, mais je veux regarder la situation en face. Je ne veux pas qu'elle saute sur moi par-derrière, sans que j'aie pu la reconnaître. Romanesque ? Alors c'est qu'on n'a même pas besoin de sommeil ? Pourquoi dormir si on n'a pas sommeil ? Parfait. Attendez... Attendez : pourquoi est-ce pénible ? Pourquoi est-ce forcément pénible ? J'y suis : c'est la vie sans coupure.
LE GARÇON
Quelle coupure ?
GARCIN, l'imitant.
Quelle coupure ? (Soupçonneux.) Regardez-moi. J'en étais sûr ! Voilà ce qui explique l'indiscrétion grossière et insoutenable de votre regard. Ma parole, elles sont atrophiées.
LE GARÇON
Mais de quoi parlez-vous ?
GARCIN
De vos paupières. Nous, nous battions des paupières. Un clin d'oeil, ça s'appelait. Un petit éclair noir, un rideau qui tombe et qui se relève : la coupure est faite. L'oeil s'humecte, le monde s'anéantit. Vous ne pouvez pas savoir combien c'était rafraîchissant. Quatre mille repos dans une heure. Quatre mille petites évasions. Et quand je dis quatre mille... Alors ? Je vais vivre sans paupières ? Ne faites pas l'imbécile. Sans paupières, sans sommeil, c'est tout un. Je ne dormirai plus... Mais comment pourrai-je me supporter ? Essayez de comprendre, faites un effort : je suis d'un caractère taquin, voyez-vous, et je... j'ai l'habitude de me taquiner. Mais je... je ne peux pas me taquiner sans répit : là-bas il y avait les nuits. Je dormais. J'avais le sommeil douillet. Par compensation. Je me faisais faire des rêves simples. Il y avait une prairie... Une prairie, c'est tout. Je rêvais que je me promenais dedans. Fait-il jour ?
LE GARÇON
Vous voyez bien, les lampes sont allumées.
GARCIN
Parbleu. C'est ça votre jour. Et dehors ?
LE GARÇON, ahuri.
Dehors ?
GARCIN
Dehors ! de l'autre côté de ces murs ?
LE GARÇON
Il y a un couloir.
GARCIN
Et au bout de ce couloir ?
LE GARÇON
Il y a d'autres chambres et d'autres couloirs et des escaliers.
GARCIN
Et puis ?
LE GARÇON
C'est tout.
GARCIN
Vous avez bien un jour de sortie. Où allez-vous ?
LE GARÇON
Chez mon oncle, qui est chef des garçons, au troisième étage.
GARCIN
J'aurais dû m'en douter. Où est l'interrupteur ?
LE GARÇON
Il n'y en a pas.
GARCIN
Alors ? On ne peut pas éteindre ?
LE GARÇON
La direction peut couper le courant. Mais je ne me rappelle pas qu'elle l'ait fait à cet étage-ci. Nous avons l'électricité à discrétion.
GARCIN
Très bien. Alors il faut vivre les yeux ouverts...
LE GARÇON, ironique.
Vivre...
GARCIN
Vous n'allez pas me chicaner pour une question de vocabulaire. Les yeux ouverts. Pour toujours. Il fera grand jour dans mes yeux. Et dans ma tête. (Un temps.) Et si je balançais le bronze sur la lampe électrique, est-ce qu'elle s'éteindrait ?
LE GARÇON
Il est trop lourd.
GARCIN, prend le bronze dans ses mains et essaie de le soulever.
Vous avez raison. Il est trop lourd.
Un silence.
LE GARÇON
Eh bien, si vous n'avez plus besoin de moi, je vais vous laisser.
GARCIN, sursautant.
Vous vous en allez ? Au revoir. (Le garçon gagne la porte.) Attendez. (Le garçon se retourne.) C'est une sonnette, là ? (Le garçon fait un signe affirmatif.) Je peux vous sonner quand je veux et vous êtes obligé de venir ?
LE GARÇON
En principe, oui. Mais elle est capricieuse. Il y a quelque chose de coincé dans le mécanisme.
Garcin va à la sonnette et appuie sur le bouton. Sonnerie.
GARCIN
Elle marche !
LE GARÇON, étonné.
Elle marche. (Il sonne à son tour.) Mais ne vous emballez pas, ça ne va pas durer. Allons, à votre service.
GARCIN, fait un geste pour le retenir.
Je...
LE GARÇON
Hé ?
GARCIN
Non, rien. (Il va à la cheminée et prend le coupepapier.) Qu'est-ce que c'est que ça ?
LE GARÇON
Vous voyez bien : un coupe-papier.
GARCIN
Il y a des livres, ici ?
LE GARÇON
Non.
GARCIN
Alors à quoi sert-il ? (Le garçon hausse les épaules.) C'est bon. Allez-vous-en.
Le garçon sort.