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GROUPEMENT
DE TEXTES : LES
LIEUX COMMUNS
PROBLÉMATIQUE
: ÉCHEC OU OUTIL
LITTÉRAIRE ?
- ORIGINES
DE LA QUESTION ET DÉFINITIONS.
- « Topos » (plur. «
topoi » ; mot grec), « lieu commun », « poncif », «
stéréotype », « idée reçue », « cliché
», « marronnier » (pour la presse), voire « carte
postale » et « tarte à la crème » (en langage familier)...
autant d’expressions différentes qui renvoient toutes à la
même idée péjorative de modes de pensée ou d’expression
automatiques, artificiels, sans originalité, de thèmes
littéraires (ou non) plus ou moins rebattus...

- Mais les deux premières
expressions de cette liste n’ont pris leur caractère
péjoratif que dans une époque relativement récente : en
rhétorique classique, depuis l’antiquité, les topoi ou
lieux communs étaient des modèles d’arguments
généraux qui s’opposaient aux lieux spécifiques, réservés
à certains domaines particuliers (sciences, droit, par exemple).
Leur utilisation était faite dans le cadre de ce que les
orateurs appelaient l’inventif, c’est-à-dire la
recherche des idées, des arguments (donc le « fond »), alors
que l’élocutio était l’expression par le style
de ces lieux communs (donc la « forme »).
Dès l’époque classique, ces
modèles tout faits ont été critiqués (par les logiciens de
Port Royal, principalement) : l’adjectif « commun »
dans l’expression « lieu commun » acquiert progressivement
un sens péjoratif, celui d’idée vulgarisée, banale, de
poncif : il reste donc employé pour le « fond » et
entre alors dans le vieux débat littéraire autour de la notion
d’inspiration ! Ainsi, la transfiguration magique de la
laideur ou de la pauvreté (dans le conte merveilleux), la
réunion des amants à l’écart du monde extérieur (roman),
le voyage initiatique (roman de formation), le clair de lune ou
la solitude du poète (littérature romantique) sont considérés
comme des lieux communs littéraires. Le mot « cliché »,
par ses références à l’idée de reproduction
photographique à l’infini possible (comme auparavant le mot
« poncif »), fut ensuite réservé à la « forme », à
l’expression stéréotypée et vulgarisée. Dans la mesure
où vos professeurs de français s’évertuent à vous faire
admettre que, dans un texte, l’idée et son expression
forment un tout, pour tout simplifier, j’abandonnerai
donc en cours ces distinctions formelles et emploierai le plus
souvent ces expressions comme des synonymes – à
l’exemple des dictionnaires ! J’indique
ci-dessous, pour information, les définitions les plus simples
relevées dans le Nouveau vocabulaire de la dissertation et
des études littéraires (Hachette) et dans le Vocabulaire
de l’Analyse littéraire (Dunod) pour le dernier
mot :
- - Cliché :
Pensée ou expression devenue si banale qu’elle
ressemble à une plaque d’imprimerie reproduite en
d’innombrables exemplaires. Ex « une prairie émaillée
de fleurs ; la couleur argentée de la lune. Syn.
Banalité - Lieu commun - Poncif.
- - Lieux communs
: [J’ajoute : traduit du latin ; employé indifféremment
à la place de topoi, mot grec] : idées
générales auxquelles les rhéteurs rapportaient toutes les
sources des raisonnements ; d’où, idées banales
que tout le monde répète [...].
- - Poncifs :Travail banal, sans originalité, qui semble un décalque.
Cf. Cliché - Lieu commun.
- - Stéréotype :
Expressions ou images solidement implantées dans la langue
d’un auteur ou d’une époque. [J’ajoute : le
stéréotype s’apparente donc parfois à ce qu’on
appelle en explication de texte un « motif » ou un «
leitmotiv » : ce mot ne renvoie donc pas systématiquement
à l’idée péjorative de cliché. Ainsi, la récurrence
de la métaphore de la flamme chez Racine n’est pas un
cliché ou un lieu commun].
PROJET
- Cette séquence a voulu rendre compte de
l’évolution de l’attitude des écrivains par rapport
à la notion de lieu commun ou de cliché : de l’ancien
exercice d’école consistant à imiter et appliquer des
modèles connus de tous (d’où l’importance de la
connaissance de la notion d’intertextualité : ex.
Bernardin de Saint-Pierre) à la prise de conscience du problème
de l’inspiration et de l’originalité (moment de
crise : recensement et traitement ironique du lieu commun
chez G. Flaubert ; angoisse de la page blanche chez J.
Renard) et, pour "boucler la boucle" (cliché !),
retour au XXe siècle, sous d’autres formes, au lieu
commun... comme nouvelle source d’inspiration et de
création : le rêve de Flaubert, « un livre sur rien
», enfin réalisé !
- Ce groupement fait apparaître
le langage comme un être vivant : pour qu’il y
ait cliché, il faut, au préalable, qu’il y ait eu figure
de style plus ou moins originale : c’est seulement le
ressassement de la figure qui la rend progressivement banale.
Beaucoup de figures dégénèrent en clichés (principalement les
métaphores, les comparaisons, les hyperboles et les
collocations, c’est-à-dire les mots qui
s’appellent automatiquement, comme « amour / toujours
», un « train d’enfer » etc.), parfois en
catachrèses (un « bras de mer »). A l’initiative
du mouvement surréaliste, les poètes vont créer, à partir de
clichés, de nouvelles images originales, souvent grâce au
procédé du zeugma (ou attelage) : ex. « Clair de
terre » (Breton), « Deuil pour deuil » (Desnos)
etc. Il existe donc une véritable « poésie » consciente du
cliché (Cf. les extraits du XXe siècle, dans ce groupement),
voire une « poésie inconsciente » et populaire (Cf. le
texte d’appui extrait des Brèves de
comptoir, de Gourio, qui peut faire parfois penser à
certaines répliques du théâtre de l’absurde, comme dans En
attendant Godot de S. Beckett).
- Le lieu commun relève aussi,
d’une certaine manière, de toute une philosophie de la
vie : il renvoie à une image de la société contemporaine
de l’écrivain, à une sorte d’éternel humain.
Employé à l’état inconscient, il remplit un vide qui
trahit les mesquineries et la médiocrité d’une société
(Cf. le discours du conseiller Lieuvain chez Flaubert ; l’Impure
de G. des Cars). Parfois, sa logique de l’absurde (Les Brèves
de comptoirs et l’extrait de R. de Obaldia) oblige à la
remise en question des schémas tout prêts.
- Enfin, conséquence de ce qui
vient d’être dit, l’emploi conscient et au second
degré du lieu commun peut être l’une des principales
ressources de l’humour, voire de l’ironie.
L’intertextualité et les références culturelles présupposées
sont un appel direct à la complicité et à
l’activité du lecteur (allant jusqu’au jeu avec
Gotlib) pour l’élaboration du sens final du texte :
l’humour et l’impression d’absurde sont le plus
souvent créés par les effets de décalage entre
l’expression et ce qu’on appelle «l’horizon
d’attente» du lecteur, c’est-à-dire la manière dont
ce dernier reçoit le texte en fonction de sa culture, de
ses connaissances et de son état d’esprit au moment de la
lecture (Cf. Queneau, de Obaldia, Gotlib).
RECHERCHES.
- En fonction des pistes qui
viennent d’être données, les recherches portent sur les questions suivantes :
LISTE
DES EXTRAITS.
- Bernardin de Saint-Pierre,
PAUL
ET VIRGINIE :
les avatars d’un topos de l’antiquité, le naufrage.
Textes d’appui : Odyssée, chant V et Énéide,
chant I. Lectures complémentaires conseillées : extraits du QUART LIVRE
(XIX) de Rabelais et de CANDIDE de
Voltaire.
- Flaubert, MADAME
BOVARY : premières
dénonciations du poncif. Repérage des clichés dans les deux
discours (le conseiller et Rodolphe). Les parties narratives
n’ont pas à être étudiées. lectures conseillées : le
rêve flaubertien du « livre sur rien » (LETTRE A LOUISE COLET), extraits
de BOUVARD ET PÉCUCHET et du DICTIONNAIRE
DES IDÉES REÇUES.
- Maupassant, BEL-AMI
: de la difficulté du métier de
journaliste... L’échec de la rédaction du premier article
de Bel-Ami. Texte d'appui : Breton, LE MANIFESTE DU SURRÉALISME, extrait où Breton dénonce le roman
réaliste ("la marquise sortit à cinq heures")
et s'en prend de manière cinglante à la description inutile
(citation d'un extrait de "Crime et Châtiment"
de Dostoïevski)... description qu'il remplacera par des
photographies dans "Nadja".
- Jules Renard, L'ÉCORNIFLEUR
: l’écrivain aux
prises avec les mots ; le topos de « l’angoisse de la
page blanche » comme "coquetterie" littéraire ?
- Guy des Cars, L'IMPURE
: les lieux communs au
premier degré comme substitut de l’inspiration ? Textes
d’appui : extraits de l’ANTIMANUEL DE FRANÇAIS de
Claude Duneton (qui a fourni l'idée du choix de ce texte) et extraits des BRÈVES
DE COMPTOIR de Gourio.
- Raymond Queneau,
LES
FLEURS BLEUES
: le duc d’Auge
et la jeune fille... La parodie d’une scène de rencontre et
des clichés du conte merveilleux.
Textes
d'appui
: Queneau, EXERCICES
DE STYLE
(le procédé de l'amplification).
- René
de Obaldia,
DU VENT DANS LES BRANCHES DE SASSAFRAS
: un pastiche de western.
Document d’appui : « On se paie une
toile », in RUBRIQUE-À-BRAC, de Gotlib, tome 3
: quelques imagettes, à lire séparément ou sous forme de diaporama, de l'incipit
de ce chapitre "génial"...
ADDENDUM...
- - Le champ du groupement est
vaste... surtout du côté de la littérature parodique (les
élèves, familiers des Guignols de l'Info, y sont très
sensibles)... puisqu’il s’agit de bien repérer les
tics de langage et de pensée d’un écrivain... Voir, sur la
question de la parodie, les travaux de G. Genette.
- - Pour information, depuis que
j’ai fait ce travail en classe, j’ai remarqué ou
appris :
- - Que le topos du
naufrage a été traité, comme groupement de
textes, dans un numéro de l’ÉCOLE DES LETTRES
(lycée).
- - Que J. Boissinot, dans
LE TEXTE
ARGUMENTATIF,
aborde le «topos du sage vieillard» (p. 134).
- - Qu'il existe, chez
Nathan-Université, un livre d'Amossy et
Herschberg-Pierrot : STÉRÉOTYPES
ET CLICHÉS...
- - Qu'on peut varier à
l'infini, bien sûr, le champ de recherche :
- L'AMOUR,
par exemple : les poncifs de la rencontre amoureuse, de
la déclaration d'amour, des scènes de dépit amoureux ;
l'étude des clauses de contrat de la collection
Arlequin, de romans-photos, du courrier du coeur
des magazines féminins ou autres...
- Exemple, inverse, LA MORT : discours officiels ; peinture etc. Ou
encore, dans le prolongement du texte de Madame Bovary.
- LE LANGAGE POLITIQUEMENT CORRECT :
cf. la récriture par James Finn
Garner des contes de fées en politiquement correct et le livre de Fournier,
Roger et le politiquement correct (illustré par Cabu).
Ce nouveau mode d'expression fait des ravages dans les circulaires ministérielles,
les ouvrages pégagogiques, les discours
d'hommes politiques etc. Vous pouvez aussi consulter ici les TD
sur le politiquement correct.
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