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- APPROBATION
- Je soussigné, qui me
suis fait passer pour savant, et même pour homme d'esprit,
ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi,
curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à
ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié,
et j'ai assuré M. le Cadi-Lesquier que c'est un ouvrage
détestable.
- EPITRE DEDICATOIRE A LA SULTANE
SHERAA
- PAR SADI
- Le 18 du mois de Schewal,
l'an 837 de l'hégire.
- Charme des prunelles, tourment
des coeurs, lumière de l'esprit, je ne baise point la poussière
de vos pieds, parce que vous ne marchez guère, ou que vous
marchez sur des tapis d'Iran ou sur des roses. Je vous offre la
traduction d'un livre d'un ancien sage qui, ayant le bonheur de
n'avoir rien à faire, eut celui de s'amuser à écrire
l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire.
Je vous prie de le lire et d'en juger: car, quoique vous soyez
dans le printemps de votre vie, quoique tous les plaisirs vous
cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos talents ajoutent
à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au matin,
et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de n'avoir pas
le sens commun, cependant vous avez l'esprit très sage
et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner
mieux que de vieux derviches à longue barbe et à
bonnet pointu. Vous êtes discrète et vous n'êtes
point défiante; vous êtes douce sans être faible;
vous êtes bienfaisante avec discernement; vous aimez vos
amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit n'emprunte
jamais ses agréments des traits de la médisance;
vous ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse
facilité que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours
paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit
fonds de philosophie qui m'a fait croire que vous prendriez plus
de goût qu'une autre à cet ouvrage d'un sage.
- Il fut écrit d'abord
en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On
le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan
Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les
Persans commençaient à écrire des Mille
et une Nuits, des Mille et un Jours, etc. Ouloug aimait
mieux la lecture de Zadig; mais les sultanes aimaient mieux
les Mille et un. "Comment pouvez-vous préférer,
leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et
qui ne signifient rien? - C'est précisément pour
cela que nous les aimons, répondaient les sultanes."
- Je me flatte que vous ne leur
ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J'espère
même que, quand vous serez lasse des conversations générales,
qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela près
qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute pour
avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez été
Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez
été la reine de Sabée du temps de Soleiman,
c'eussent été ces rois qui auraient fait le voyage.
- Je prie les vertus célestes
que vos plaisirs soient sans mélange, votre beauté
durable, et votre bonheur sans fin.
- SADI.
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- LE BORGNE
- Du temps du roi Moabdar il
y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né
avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique
riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n'affectait
rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter
la faiblesse des hommes. On était étonné
de voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par
des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux
à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades
grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait
conversation dans Babylone. Il avait appris, dans le premier
livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon gonflé
de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une
piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser
les femmes et de les subjuguer. Il était généreux;
il ne craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand
précepte de Zoroastre: Quand tu manges, donne à
manger aux chiens, dussent-ils te mordre. Il était
aussi sage qu'on peut l'être: car il cherchait à
vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens,
il n'ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu'on
les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce
qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire fort
peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année
était de trois cent soixante et cinq jours et un quart,
malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le
soleil était au centre du monde; et quand les principaux
mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de
mauvais sentiments, et que c'était être ennemi de
l'Etat que de croire que le soleil tournait sur lui-même,
et que l'année avait douze mois, il se taisait sans colère
et sans dédain.
- Zadig, avec de grandes richesses,
et par conséquent avec des amis, ayant de la santé,
une figure aimable, un esprit juste et modéré, un
coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être heureux.
Il devait se marier à Sémire, que sa beauté,
sa naissance, et sa fortune, rendaient le premier parti de Babylone.
Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire
l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné
qui allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte
de Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate,
ils virent venir à eux des hommes armés de sabres
et de flèches. C'étaient les satellites du jeune
Orcan, neveu d'un ministre, à qui les courtisans de son
oncle avaient fait accroire que tout lui était permis.
Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de Zadig; mais,
croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré
de n'être pas préféré. Cette jalousie,
qui ne venait que de sa vanité, lui fit penser qu'il aimait
éperdument Sémire. Il voulait l'enlever. Les ravisseurs
la saisirent, et dans les emportements de leur violence ils la
blessèrent, et firent couler le sang d'une personne dont
la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perçait
le ciel de ses plaintes. Elle s'écriait: "Mon cher
époux! on m'arrache à ce que j'adore." Elle
n'était point occupée de son danger; elle ne pensait
qu'à son cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps,
la défendait avec toute la force que donnent la valeur
et l'amour. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les
ravisseurs en fuite, et ramena chez elle Sémire, évanouie
et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit son libérateur.
Elle lui dit: "O Zadig! Je vous aimais comme mon époux;
je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la
vie."
- Jamais il n'y eut un coeur
plus pénétré que celui de Sémire.
Jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments plus touchants
par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment du plus grand
des bienfaits et le transport le plus tendre de l'amour le plus
légitime. Sa blessure était légère;
elle guérit bientôt. Zadig était blessé
plus dangereusement; un coup de flèche reçu près
de l'oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne
demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses yeux
étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait
le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards;
mais un abcès survenu à l'oeil blessé fit
tout craindre. On envoya jusqu'à Memphis chercher le grand
médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège.
Il visita le malade, et déclara qu'il perdrait l'oeil;
il prédit même le jour et l'heure où ce funeste
accident devait arriver. "Si c'eût été
l'oeil droit, dit-il, je l'aurais guéri; mais les plaies
de l'oeil gauche sont incurables." Tout Babylone, en plaignant
la destinée de Zadig, admira la profondeur de la science
d'Hermès. Deux jours après, l'abcès perça
de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès
écrivit un livre où il lui prouva qu'il n'avait
pas dû guérir. Zadig ne le lut point; mais, dès
qu'il put sortir, il se prépara à rendre visite
à celle qui faisait l'espérance du bonheur de sa
vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire
était à la campagne depuis trois jours. Il apprit
en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement
qu'elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait
de se marier à Orcan lui-même. A cette nouvelle il
tomba sans connaissance; sa douleur le mit au bord du tombeau;
il fut longtemps malade, mais enfin la raison l'emporta sur son
affliction; et l'atrocité de ce qu'il éprouvait
servit même à le consoler.
- "Puisque j'ai essuyé,
dit-il, un si cruel caprice d'une fille élevée à
la cour, il faut que j'épouse une citoyenne."
- Il choisit Azora, la plus
sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et
vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la
plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté,
et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes
gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit
et de vertu.
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- LE NEZ
- Un jour, Azora revint d'une
promenade, tout en colère et faisant de grandes exclamations.
"Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse?
qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? - Hélas!
dit-elle, vous seriez comme moi, si vous aviez vu le spectacle
dont je viens d'être témoin. J'ai été
consoler la jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis
deux jours, un tombeau à son jeune époux auprès
du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux,
dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant
que l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. - Eh bien! dit
Zadig, voilà une femme estimable qui aimait véritablement
son mari! - Ah! reprit Azora, si vous saviez à quoi elle
s'occupait quand je lui ai rendu visite! - A quoi donc, belle
Azora? - Elle faisait détourner le ruisseau" Azora
se répandit en des invectives si longues, éclata
en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de
vertu ne plut pas à Zadig.
- Il avait un ami, nommé
Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa
femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux
autres: il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il
le pouvait, de sa fidélité par un présent
considérable. Azora, ayant passé deux jours chez
une de ses amies à la campagne, revint le troisième
jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui annoncèrent
que son mari était mort subitement la nuit même,
qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle,
et qu'on venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères,
au bout du jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura
de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler,
et ils pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent
moins et dînèrent ensemble. Cador lui confia que
son ami lui avait laissé la plus grande partie de son bien,
et lui fit entendre qu'il mettrait son bonheur à partager
sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s'adoucit;
le souper fut plus long que le dîner; on se parla avec plus
de confiance. Azora fit l'éloge du défunt; mais
elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était
exempt.
- Au milieu du souper, Cador
se plaignit d'un mal de rate violent; la dame, inquiète
et empressée, fit apporter toutes les essences dont elle
se parfumait pour essayer s'il n'y en avait pas quelqu'une qui
fût bonne pour le mal de rate; elle regretta beaucoup que
le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone;
elle daigna même toucher le côté où
Cador sentait de si vives douleurs. "Etes-vous sujet à
cette cruelle maladie? lui dit-elle avec compassion. - Elle me
met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador,
et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me soulager: c'est
de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui
soit mort la veille. - Voilà un étrange remède,
dit Azora. - Pas plus étrange, répondit-il, que
les sachets du sieur Arnou contre l'apoplexie." Cette raison,
jointe à l'extrême mérite du jeune homme,
détermina enfin la dame. "Après tout, dit-elle,
quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain
sur le pont Tchinavar, l'ange Asraël lui accordera-t-il moins
le passage parce que son nez sera un peu moins long dans la seconde
vie que dans la première?" Elle prit donc un rasoir;
elle alla au tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes,
et s'approcha pour couper le nez à Zadig, qu'elle trouva
tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant
son nez d'une main, et arrêtant le rasoir de l'autre. "Madame,
lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou; le projet
de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau."
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- LE CHIEN ET LE CHEVAL
- Zadig éprouva que le
premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre
du Zend, est la lune du miel, et que le second est la lune
de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé
de répudier Azora, qui était devenue trop difficile
à vivre, et il chercha son bonheur dans l'étude
de la nature. "Rien n'est plus heureux, disait-il, qu'un
philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos
yeux. Les vérités qu'il découvre sont à
lui: il nourrit et il élève son âme, il vit
tranquille; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse
ne vient point lui couper le nez."
- Plein de ces idées,
il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate.
Là il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces
d'eau coulaient en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il
tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus
que dans le mois du mouton. Il n'imaginait point de faire de la
soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec
des bouteilles cassées, mais il étudia surtout les
propriétés des animaux et des plantes, et il acquit
bientôt une sagacité qui lui découvrait mille
différences où les autres hommes ne voient rien
que d'uniforme.
- Un jour, se promenant auprès
d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la
reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus
grande inquiétude, et qui couraient çà et
là comme des hommes égarés qui cherchent
ce qu'ils ont perdu de plus précieux. "Jeune homme,
lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la
reine?" Zadig répondit modestement: "C'est une
chienne, et non pas un chien. - Vous avez raison, reprit le premier
eunuque. - C'est une épagneule très petite, ajouta
Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche
de devant, et elle a les oreilles très longues. - Vous
l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé.
- Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai
jamais su si la reine avait une chienne."
- Précisément
dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune,
le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé
des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand
veneur et tous les autres officiers couraient après lui
avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après
la chienne. Le grand veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda
s'il n'avait point vu passer le cheval du roi. "C'est, répondit
Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut,
le sabot fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi
de long; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois
carats; ses fers sont d'argent à onze deniers. - Quel chemin
a-t-il pris? Où est-il? demanda le grand veneur. - Je ne
l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu
parler."
- Le grand veneur et le premier
eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé
le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire
devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna
au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie.
A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la
chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité
de réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent
Zadig à payer quatre cents onces d'or pour avoir dit qu'il
n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette
amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider
sa cause au conseil du grand Desterham; il parla en ces termes:
- "Etoiles de justice,
abîmes de science, miroirs de vérité, qui
avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat
du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il
m'est permis de parler devant cette auguste assemblée,
je vous jure par Orosmade que je n'ai jamais vu la chienne respectable
de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici
ce qui m'est arrivé. Je me promenais vers le petit bois
où j'ai rencontré depuis le vénérable
eunuque et le très illustre grand veneur. J'ai vu sur le
sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément
que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers
et longs, imprimés sur de petites éminences de sable
entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était
une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi
elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces
en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé
la surface du sable à côté des pattes de devant,
m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et,
comme j'ai remarqué que le sable était toujours
moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai
compris que la chienne de notre auguste reine était un
peu boiteuse, si je l'ose dire.
- "A l'égard du
cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les
routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un
cheval; elles étaient toutes à égales distances.
Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La
poussière des arbres, dans une route étroite qui
n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée
à droite et à gauche, à trois pieds et demi
du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois
pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche,
a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres,
qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des
branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval
y avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut.
Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois
carats: car il en a frotté les bossettes contre une pierre
que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai
fait l'essai. J'ai jugé enfin, par les marques que ses
fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce,
qu'il était ferré d'argent à onze deniers
de fin."
- Tous les juges admirèrent
le profond et subtil discernement de Zadig; la nouvelle en vint
jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig
dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet; et
quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler
comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende
de quatre cents onces d'or à laquelle il avait été
condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent
chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces;
ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour
les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
- Zadig vit combien il était
dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien,
à la première occasion, de ne point dire ce qu'il
avait vu.
- Cette occasion se trouva bientôt.
Un prisonnier d'Etat s'échappa; il passa sous les fenêtres
de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien;
mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre.
Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces
d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume
de Babylone. "Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on
est à plaindre quand on se promène dans un bois
où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé!
qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et
qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie!"
-
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- L'ENVIEUX
- Zadig voulut se consoler,
par la philosophie et par l'amitié, des maux que lui avait
faits la fortune. Il avait, dans un faubourg de Babylone, une
maison ornée avec goût, où il rassemblait
tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme.
Le matin, sa bibliothèque était ouverte à
tous les savants; le soir, sa table l'était à la
bonne compagnie; mais il connut bientôt combien les savants
sont dangereux; il s'éleva une grande dispute sur une loi
de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. "Comment
défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal n'existe
pas? il faut bien qu'il existe, disaient les autres, puisque Zoroastre
ne veut pas qu'on en mange." Zadig voulut les accorder en
leur disant: "S'il y a des griffons n'en mangeons point;
s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et par là
nous obéirons tous à Zoroastre."
- Un savant, qui avait composé
treize volumes sur les propriétés du griffon, et
qui de plus était grand théurgite, se hâta
d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor,
le plus sot des Chaldéens, et partant le plus fanatique.
Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire
du soleil, et en aurait récité le bréviaire
de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami Cador (un ami vaut
mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor,
et lui dit: "Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous
bien de punir Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa
basse-cour, et il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique
qui ose soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont
point immondes. - Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête
chauve, il faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des
griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins."
Cador apaisa l'affaire par le moyen d'une fille d'honneur à
laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit
dans le collège des mages. Personne ne fut empalé;
de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent
la décadence de Babylone. Zadig s'écria: "A
quoi tient le bonheur! Tout me persécute dans ce monde,
jusqu'aux êtres qui n'existent pas." Il maudit les
savants, et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.
- Il rassemblait chez lui les
plus honnêtes gens de Babylone, et les dames les plus aimables;
il donnait des soupers délicats, souvent précédés
de concerts, et animés par des conversations charmantes
dont il avait su bannir l'empressement de montrer de l'esprit,
qui est la plus sûre manière de n'en point avoir,
et de gâter la société la plus brillante.
Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n'étaient faits
par la vanité: car en tout il préférait l'être
au paraître, et par là il s'attirait la considération
véritable à laquelle il ne prétendait pas.
- Vis-à-vis sa maison
demeurait Arimazel, personnage dont la méchante âme
était peinte sur sa grossière physionomie. Il était
rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était
un bel esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans
le monde, il se vengeait par en médire. Tout riche qu'il
était, il avait de la peine à rassembler chez lui
des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig
l'importunait, le bruit de ses louanges l'irritait davantage.
Il allait quelquefois chez Zadig, et se mettait à table
sans être prié: il y corrompait toute la joie de
la société, comme on dit que les harpies infectent
les viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir
donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir,
alla souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le
palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à
souper, et ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines
n'ont pas souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on
appelait l'Envieux dans Babylone, voulut perdre Zadig parce qu'on
l'appelait l'Heureux. L'occasion de faire du mal se trouve cent
fois par jour, et celle de faire du bien, une fois dans l'année,
comme dit Zoroastre.
- L'envieux alla chez Zadig,
qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame à
laquelle il disait souvent des choses galantes, sans autre intention
que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre
que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hyrcanie,
son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette
courte guerre, louait beaucoup le roi et encore plus la dame.
Il prit ses tablettes, et écrivit quatre vers qu'il fit
sur-le-champ, et qu'il donna à lire à cette belle
personne.
- Ses amis le prièrent
de leur en faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre
bien entendu, l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus
ne sont jamais bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont
faits: il brisa en deux la feuille des tablettes sur laquelle
il venait d'écrire, et jeta les deux moitiés dans
un buisson de roses, où on les chercha inutilement. Une
petite pluie survint; on regagna la maison. L'envieux, qui resta
dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille.
Elle avait été tellement rompue que chaque moitié
de vers qui remplissait la ligne faisait un sens, et même
un vers d'une plus petite mesure; mais, par un hasard encore plus
étrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui
contenait les injures les plus horribles contre le roi; on y lisait:
- Par les plus grands forfaits
- Sur le trône affermi
- Dans la publique paix
- C'est le seul ennemi.
- L'envieux fut heureux pour
la première fois de sa vie. Il avait entre les mains de
quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle
joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire écrite
de la main de Zadig: on le fit mettre en prison, lui, ses deux
amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait,
sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa
sentence, l'envieux se trouva sur son passage et lui dit tout
haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être
bon poète; mais il était au désespoir d'être
condamné comme criminel de lèse-majesté,
et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux
amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas
de parler, parce que ses tablettes parlaient: telle était
la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à
travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et
qui se précipitaient pour examiner son visage et pour voir
s'il mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient
affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts
de son bien étaient confisqués au profit du roi,
et l'autre quart au profit de l'envieux.
- Dans le temps qu'il se préparait
à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon,
et s'abattit dans le jardin de Zadig sur un buisson de roses.
Une pêche y avait été portée d'un arbre
voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau
de tablettes à écrire auquel elle s'était
collée. L'oiseau enleva la pêche et la tablette,
et les porta sur les genoux du monarque. Le prince, curieux, y
lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui paraissaient
des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a toujours
de la ressource avec les princes qui aiment les vers: l'aventure
de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se souvenait
de ce qui avait été écrit sur une pièce
de la tablette de Zadig, se la fit apporter. On confronta les
deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parfaitement; on lut
alors les vers tels que Zadig les avait faits:
- Par les plus grands forfaits
j'ai vu troubler la terre.
- Sur le trône affermi
le roi sait tout dompter.
- Dans la publique paix l'amour
seul fait la guerre:
- C'est le seul ennemi qui
soit à redouter.
- Le roi ordonna aussitôt
qu'on fît venir Zadig devant lui, et qu'on fit sortir de
prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage
contre terre, aux pieds du roi et de la reine: il leur demanda
très humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers; il
parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le
roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore
davantage. On lui donna tous les biens de l'envieux, qui l'avait
injustement accusé: mais Zadig les rendit tous, et l'envieux
ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien.
L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait
de tous ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires.
La reine le regarda dès lors avec une complaisance qui
pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste
époux, pour Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait
à croire qu'il n'est pas difficile d'être heureux.
-
-
- LES GENEREUX
- Le temps arriva où
l'on célébrait une grande fête qui revenait
tous les cinq ans. C'était la coutume à Babylone
de déclarer solennellement au bout de cinq années,
celui des citoyens qui avait fait l'action la plus généreuse.
Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape,
chargé du soin de la ville, exposait les plus belles actions
qui s'étaient passées sous son gouvernement. On
allait aux voix: le roi prononçait le jugement. On venait
à cette solennité des extrémités de
la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe
d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles: "Recevez
ce prix de la générosité, et puissent les
dieux me donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent!"
- Ce jour mémorable venu,
le roi parut sur son trône, environné des grands,
des mages, et des députés de toutes les nations,
qui venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait,
non par la légèreté des chevaux, non par
la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta
à haute voix les actions qui pouvaient mériter à
leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point de la grandeur
d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'envieux
toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât
de disputer le prix.
- Il présenta d'abord
un Juge qui, ayant fait perdre un procès considérable
à un citoyen, par une méprise dont il n'était
pas même responsable, lui avait donné tout son bien,
qui était la valeur de ce que l'autre avait perdu.
- Il produisit ensuite un jeune
homme qui, étant éperdument épris d'une fille
qu'il allait épouser, l'avait cédée à
un ami près d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore
payé la dot en cédant la fille.
- Ensuite il fit paraître
un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, avait donné encore
un plus grand exemple de générosité. Des
soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait
contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient
sa mère à quelques pas de là; il quitta en
pleurant sa maîtresse, et courut délivrer sa mère;
il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante.
Il voulut se tuer: sa mère lui remontra qu'elle n'avait
que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la
vie.
- Les juges penchaient pour
ce soldat. Le roi prit la parole, et dit: "Son action et
celle des autres sont belles, mais elles ne m'étonnent
point; hier, Zadig en a fait une qui m'a étonné.
J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et
mon favori Coreb. Je me plaignais de lui avec violence, et tous
mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux: c'était
à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à
Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue
que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples qu'on a payé
de son bien une erreur, qu'on a cédé sa maîtresse,
qu'on a préféré une mère à
l'objet de son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait
parlé avantageusement d'un ministre disgracié contre
qui son souverain était en colère. Je donne vingt
mille pièces d'or à chacun de ceux dont on vient
de réciter les actions généreuses; mais je
donne la coupe à Zadig.
- - Sire, lui dit-il, c'est
Votre Majesté seule qui mérite la coupe, c'est elle
qui a fait l'action la plus inouïe, puisque, étant
roi, vous ne vous êtes point fâché contre votre
esclave, lorsqu'il contredisait votre passion." On admira
le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant
qui avait marié sa maîtresse à son ami, le
soldat qui avait préféré le salut de sa mère
à celui de sa maîtresse, reçurent les présents
du monarque: ils virent leurs noms écrits dans le livre
des généreux. Zadig eut la coupe. Le roi acquit
la réputation d'un bon prince, qu'il ne garda pas longtemps.
Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues que
la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans
l'Asie. Zadig disait: "Je suis donc enfin heureux!"
Mais il se trompait.
-
-
- LE MINISTRE
- Le roi avait perdu son premier
ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les
belles dames de Babylone applaudirent à ce choix; car depuis
la fondation de l'empire il n'y avait jamais eu de ministre si
jeune. Tous les courtisans furent fâchés; l'envieux
en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement.
Zadig, ayant remercié le roi et la reine, alla remercier
aussi le perroquet: "Bel oiseau, lui dit-il, c'est vous qui
m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre:
la chienne et le cheval de Leurs Majestés m'avaient fait
beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc
de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il,
un bonheur si étrange sera peut-être bientôt
évanoui." Le perroquet répondit: "Oui."
Ce mot frappa Zadig. Cependant, comme il était bon physicien,
et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent prophètes,
il se rassura bientôt et se mit à exercer son ministère
de son mieux.
- Il fit sentir à tout
le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à
personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point
les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans
lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était
pas lui qui jugeait, c'était la loi; mais quand elle était
trop sévère, il la tempérait; et quand on
manquait de lois, son équité en faisait qu'on aurait
prises pour celles de Zoroastre.
- C'est de lui que les nations
tiennent ce grand principe: qu'il vaut mieux hasarder de sauver
un coupable que de condamner un innocent. Il croyait que les lois
étaient faites pour secourir les citoyens autant que pour
les intimider. Son principal talent était de démêler
la vérité, que tous les hommes cherchent à
obscurcir. Dès les premiers jours de son administration
il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de
Babylone était mort aux Indes; il avait fait ses héritiers
ses deux fils par portions égales, après avoir marié
leur soeur, et il laissait un présent de trente mille pièces
d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer
davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le
second augmenta d'une partie de son héritage la dot de
sa soeur; chacun disait: "C'est l'aîné qui aime
le mieux son père, le cadet aime mieux sa soeur; c'est
à l'aîné qu'appartiennent les trente mille
pièces."
- Zadig les fit venir tous deux
l'un après l'autre. Il dit à l'aîné:
"Votre père n'est point mort, il est guéri
de sa dernière maladie, il revient à Babylone. -
Dieu soit loué, répondit le jeune homme; mais voilà
un tombeau qui m'a coûté bien cher!" Zadig dit
ensuite la même chose au cadet. "Dieu soit loué,
répondit-il; je vais rendre à mon père tout
ce que j'ai; mais je voudrais qu'il laissât à ma
soeur ce que je lui ai donné. - Vous ne rendrez rien, dit
Zadig, et vous aurez les trente mille pièces: c'est vous
qui aimez le mieux votre père."
- Une fille fort riche avait
fait une promesse de mariage à deux mages, et, après
avoir reçu quelques mois des instructions de l'un et de
l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous deux l'épouser.
"Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des deux qui
m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire.
- C'est moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. - C'est
moi qui ai eu cet avantage, dit l'autre. - Eh bien! répondit-elle,
je reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui
pourra donner la meilleure éducation." Elle accoucha
d'un fils. Chacun des mages veut l'élever. La cause est
portée devant Zadig. Il fait venir les deux mages. "Qu'enseigneras-tu
à ton pupille? dit-il au premier. - Je lui apprendrai,
dit le docteur, les huit parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie,
la démonomanie; ce que c'est que la substance et l'accident,
l'abstrait et le concret, les monades et l'harmonie préétablie.
- Moi, dit le second, je tâcherai de le rendre juste et
digne d'avoir des amis." Zadig prononça: "Que
tu sois son père ou non, tu épouseras sa mère."
-
-
- LES DISPUTES ET LES AUDIENCES
- C'est ainsi qu'il montrait
tous les jours la subtilité de son génie et la bonté
de son âme; on l'admirait, et cependant on l'aimait. Il
passait pour le plus fortuné de tous les hommes, tout l'empire
était rempli de son nom; toutes les femmes le lorgnaient;
tous les citoyens célébraient sa justice; les savants
le regardaient comme leur oracle; les prêtres même
avouaient qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor.
On était bien loin alors de lui faire des procès
sur les griffons; on ne croyait que ce qui lui semblait croyable.
- Il y avait une grande querelle
dans Babylone, qui durait depuis quinze cents années, et
qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres: l'une
prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple
de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination,
et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de
la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle
secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait les yeux
sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation
et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à
pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent,
que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne,
ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.
- L'envieux et sa femme prétendirent
que dans son discours il n'y avait pas assez de figures, qu'il
n'avait pas fait assez danser les montagnes et les collines. "Il
est sec et sans génie, disaient-ils; on ne voit chez lui
ni la mer s'enfuir, ni les étoiles tomber, ni le soleil
se fondre comme de la cire: il n'a point le bon style oriental."
- Zadig se contentait d'avoir
le style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas parce
qu'il était dans le bon chemin, non pas parce qu'il était
raisonnable, non pas parce qu'il était aimable, mais parce
qu'il était premier vizir.
- Il termina aussi heureusement
le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs.
Les blancs soutenaient que c'était une impiété
de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs
assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes
qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig
ordonna qu'on se tournât comme on voudrait.
- Il trouva ainsi le secret
d'expédier, le matin, les affaires particulières
et les générales; le reste du jour, il s'occupait
des embellissements de Babylone: il faisait représenter
des tragédies où l'on pleurait, et des comédies
où l'on riait, ce qui était passé de mode
depuis longtemps, et ce qu'il fit renaître parce qu'il avait
du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus que
les artistes; il les récompensait par des bienfaits et
des distinctions, et n'était point jaloux en secret de
leurs talents. Le soir, il amusait beaucoup le roi, et surtout
la reine. Le roi disait: "Le grand ministre!" La reine
disait: "L'aimable ministre!" et tous deux ajoutaient:
"C'eût été grand dommage qu'il eût
été pendu."
- Jamais homme en place ne fut
obligé de donner tant d'audiences aux dames. La plupart
venaient lui parler des affaires qu'elles n'avaient point, pour
en avoir une avec lui. La femme de l'envieux s'y présenta
des premières; elle lui jura par Mithra, par Zenda-Vesta,
et par le feu sacré, qu'elle avait détesté
la conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était
un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le punissaient
en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré
par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit
par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec
sa politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou
de la dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause
des plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme
de l'envieux y pensa beaucoup.
- D'autres dames se présentaient
tous les jours. Les annales secrètes de Babylone prétendent
qu'il succomba une fois, mais qu'il fut tout étonné
de jouir sans volupté, et d'embrasser son amante avec distraction.
Celle à qui il donna, sans presque s'en apercevoir, des
marques de sa protection, était une femme de chambre de
la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait à
elle-même pour se consoler: "Il faut que cet homme-là
ait prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y
songe encore même en faisant l'amour." Il échappa
à Zadig, dans les instants où plusieurs personnes
ne disent mot, et où d'autres ne prononcent que des paroles
sacrées, de s'écrier tout d'un coup: "La reine!"
La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à
lui dans un bon moment, et qu'il lui disait: "Ma reine."
Mais Zadig, toujours très distrait, prononça le
nom d'Astarté. La dame, qui dans ces heureuses circonstances
interprétait tout à son avantage, s'imagina que
cela voulait dire: "Vous êtes plus belle que la reine
Astarté." Elle sortit du sérail de Zadig avec
de très beaux présents. Elle alla conter son aventure
à l'envieuse, qui était son amie intime; celle-ci
fut cruellement piquée de la préférence.
"Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher
cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me
servir. - Oh! oh! dit la fortunée à l'envieuse,
vous portez les mêmes jarretières que la reine! Vous
les prenez donc chez la même faiseuse?" L'envieuse
rêva profondément, ne répondit rien, et alla
consulter son mari l'envieux.
- Cependant Zadig s'apercevait
qu'il avait toujours des distractions quand il donnait des audiences
et quand il jugeait; il ne savait à quoi les attribuer:
c'était là sa seule peine.
- Il eut un songe: il lui semblait
qu'il était couché d'abord sur des herbes sèches,
parmi lesquelles il y en avait quelques-unes de piquantes qui
l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait mollement sur un lit
de roses, dont il sortait un serpent qui le blessait au coeur
de sa langue acérée et envenimée. "Hélas!
disait-il, j'ai été longtemps couché sur
ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur
le lit de roses, mais quel sera le serpent?"
-
-
- LA JALOUSIE
- Le malheur de Zadig vint de
son bonheur même, et surtout de son mérite. Il avait
tous les jours des entretiens avec le roi et avec Astarté,
son auguste épouse. Les charmes de sa conversation redoublaient
encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit ce
que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses
grâces firent insensiblement sur Astarté une impression
dont elle ne s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait
dans le sein de l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule
et sans crainte au plaisir de voir et d'entendre un homme cher
à son époux et à l'Etat; elle ne cessait
de le vanter au roi; elle en parlait à ses femmes, qui
enchérissaient encore sur ses louanges; tout servait à
enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait pas. Elle
faisait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait
plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler
qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses expressions
étaient d'une femme sensible.
- Astarté était
beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait
tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper
le nez à son époux. La familiarité d'Astarté,
ses discours tendres, dont elle commençait à rougir,
ses regards, qu'elle voulait détourner, et qui se fixaient
sur les siens, allumèrent dans le coeur de Zadig un feu
dont il s'étonna. Il combattit; il appela à son
secours la philosophie, qui l'avait toujours secouru; il n'en
tira que des lumières, et n'en reçut aucun soulagement.
Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine violée,
se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs;
il combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait
remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements
et des larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette
douce liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux:
ses yeux se couvraient d'un nuage; ses discours étaient
contraints et sans suite: il baissait la vue; et quand, malgré
lui, ses regards se tournaient vers Astarté, ils rencontraient
ceux de la reine mouillés de pleurs, dont il partait des
traits de flamme; ils semblaient se dire l'un à l'autre:
"Nous nous adorons, et nous craignons de nous aimer; nous
brûlons tous deux d'un feu que nous condamnons."
- Zadig sortait d'auprès
d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé
d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de
ses agitations, il laissa pénétrer son secret à
son ami Cador, comme un homme qui, ayant soutenu longtemps les
atteintes d'une vive douleur, fait enfin connaître son mal
par un cri qu'un redoublement aigu lui arrache, et par la sueur
froide qui coule sur son front.
- Cador lui dit: "J'ai
déjà démêlé les sentiments que
vous vouliez vous cacher à vous-même; les passions
ont des signes auxquels on ne peut se méprendre. Jugez,
mon cher Zadig, puisque j'ai lu dans votre coeur, si le roi n'y
découvrira pas un sentiment qui l'offense. Il n'a d'autre
défaut que celui d'être le plus jaloux des hommes.
Vous résistez à votre passion avec plus de force
que la reine ne combat la sienne, parce que vous êtes philosophe,
et parce que vous êtes Zadig. Astarté est femme;
elle laisse parler ses regards avec d'autant plus d'imprudence
qu'elle ne se croit pas encore coupable. Malheureusement, rassurée
sur son innocence, elle néglige des dehors nécessaires.
Je tremblerai pour elle tant qu'elle n'aura rien à se reprocher.
Si vous étiez d'accord l'un et l'autre, vous sauriez tromper
tous les yeux: une passion naissante et combattue éclate;
un amour satisfait sait se cacher." Zadig frémit à
la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur; et jamais il
ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut
coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine
prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait
de tant de rougeur en le prononçant, elle était
tantôt si animée, tantôt si interdite, quand
elle lui parlait en présence du roi; une rêverie
si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti, que
le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina
tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les babouches
de sa femme étaient bleues, et que les babouches de Zadig
étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient
jaunes, et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient
là de terribles indices pour un prince délicat.
Les soupçons se tournèrent en certitude dans son
esprit aigri.
- Tous les esclaves des rois
et des reines sont autant d'espions de leurs coeurs. On pénétra
bientôt qu'Astarté était tendre, et que Moabdar
était jaloux. L'envieux engagea l'envieuse à envoyer
au roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de
la reine. Pour surcroît de malheur, cette jarretière
était bleue. Le monarque ne songea plus qu'à la
manière de se venger. Il résolut une nuit d'empoisonner
la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau au point du
jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque,
exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre
du roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était
pas sourd. On le souffrait toujours: il était témoin
de ce qui se passait de plus secret, comme un animal domestique.
Ce petit muet était très attaché à
la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de surprise
que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais comment faire
pour prévenir cet ordre effroyable qui allait s'exécuter
dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il avait
appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il
passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait
faire entendre à la reine. Son dessin représentait
le roi agité de fureur, dans un coin du tableau, donnant
des ordres à son eunuque; un cordeau bleu et un vase sur
une table, avec des jarretières bleues et des rubans jaunes;
la reine, dans le milieu du tableau, expirante entre les bras
de ses femmes et Zadig étranglé à ses pieds.
L'horizon représentait un soleil levant pour marquer que
cette horrible exécution devait se faire aux premiers rayons
de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il courut
chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit
entendre qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau
à la reine.
- Cependant, au milieu de la
nuit, on vient frapper à la porte de Zadig; on le réveille;
on lui donne un billet de la reine; il doute si c'est un songe;
il ouvre la lettre d'une main tremblante. Quelle fut sa surprise,
et qui pourrait exprimer la consternation et le désespoir
dont il fut accablé quand il lut ces paroles: "Fuyez,
dans l'instant même, ou l'on va vous arracher la vie! Fuyez,
Zadig, je vous l'ordonne au nom de notre amour et de mes rubans
jaunes. Je n'étais point coupable; mais je sens que je
vais mourir criminelle."
- Zadig eut à peine la
force de parler. Il ordonna qu'on fît venir Cador et, sans
lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le força d'obéir,
et de prendre sur-le-champ la route de Memphis. "Si vous
osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa mort;
si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge de
sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai
le bruit que vous avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt
vous trouver, et je vous apprendrai ce qui se sera passé
à Babylone."
- Cador, dans le moment même,
fit placer deux dromadaires des plus légers à la
course vers une porte secrète du palais; il y fit monter
Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de
rendre l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt
Cador, plongé dans l'étonnement et dans la douleur,
perdit son ami de vue.
- Cet illustre fugitif, arrivé
sur le bord d'une colline dont on voyait Babylone, tourna la vue
sur le palais de la reine, et s'évanouit; il ne reprit
ses sens que pour verser des larmes et pour souhaiter la mort.
Enfin, après s'être occupé de la destinée
déplorable de la plus aimable des femmes et de la première
reine du monde, il fit un moment de retour sur lui-même,
et s'écria: "Qu'est-ce donc que la vie humaine? O
vertu! à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement
trompé; la troisième, qui n'est point coupable,
et qui est plus belle que les autres, va mourir! Tout ce que j'ai
fait de bien a toujours été pour moi une source
de malédictions, et je n'ai été élevé
au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible
précipice de l'infortune. Si j'eusse été
méchant comme tant d'autres, je serais heureux comme eux."
Accablé de ces réflexions funestes, les yeux chargés
du voile de la douleur, la pâleur de la mort sur le visage,
et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre
désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.
-
-
- LA FEMME BATTUE
- Zadig dirigeait sa route sur
les étoiles. La constellation d'Orion et le brillant astre
de Sirius le guidaient vers le pôle de Canope. Il admirait
ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles
étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui
n'est en effet qu'un point imperceptible dans la nature, paraît
à notre cupidité quelque chose de si grand et de
si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en
effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur
un petit atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir
ses malheurs, en lui retraçant le néant de son être
et celui de Babylone. Son âme s'élançait jusque
dans l'infini, et contemplait, détachée de ses sens,
l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite, rendu à
lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait qu'Astarté
était peut-être morte pour lui, l'univers disparaissait
à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière
qu'Astarté mourante et Zadig infortuné.
- Comme il se livrait à
ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur
accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte;
et déjà son domestique fidèle était
dans la première bourgade, où il lui cherchait un
logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui bordaient
ce village. Il vit, non loin du grand chemin, une femme éplorée
qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme
furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte
par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme l'accablait de
coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l'Egyptien
et aux pardons réitérés que lui demandait
la dame, que l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle;
mais quand il eut considéré cette femme, qui était
d'une beauté touchante, et qui même ressemblait un
peu à la malheureuse Astarté, il se sentit pénétré
de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Egyptien. "Secourez-moi,
s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi
des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie!"
- A ces cris, Zadig courut se
jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance
de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue: "Si
vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter
la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un
chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui
n'a pour sa défense que des larmes? - Ah! ah! lui dit cet
emporté, tu l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut
que je me venge." En disant ces paroles, il laisse la dame,
qu'il tenait d'une main par les cheveux, et, prenant sa lance,
il veut en percer l'étranger. Celui-ci, qui était
de sang-froid, évita aisément le coup d'un furieux.
Il se saisit de la lance près du fer dont elle est armée.
L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle se brise entre
leurs mains. L'Egyptien tire son épée; Zadig s'arme
de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-ci porte cent
coups précipités; celui-là les pare avec
adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure et
les regarde. L'Egyptien était plus robuste que son adversaire,
Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont
la tête conduisait le bras, et celui-là comme un
emporté dont une colère aveugle guidait les mouvements
au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme; et
tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut se jeter sur
lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l'épée
sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie. L'Egyptien,
hors de lui, tire son poignard; il en blesse Zadig dans le temps
même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig, indigné,
lui plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette
un cri horrible, et meurt en se débattant. Zadig alors
s'avança vers la dame, et lui dit d'une voix soumise: "Il
m'a forcé de le tuer: je vous ai vengée; vous êtes
délivrée de l'homme le plus violent que j'aie jamais
vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? - Que tu meures,
scélérat, lui répondit-elle, que tu meures!
tu as tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer
ton coeur. - En vérité, madame, vous aviez là
un étrange homme pour amant, lui répondit Zadig;
il vous battait de toutes ses forces et il voulait m'arracher
la vie parce que vous m'avez conjuré de vous secourir.
- Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en
poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné
de la jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que
tu fusses à sa place!" Zadig, plus surpris et plus
en colère qu'il ne l'avait été de sa vie,
lui dit: "Madame, toute belle que vous êtes, vous mériteriez
que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes extravagante;
mais je n'en prendrai pas la peine." Là-dessus il
remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine
avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que faisaient
quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute bride.
L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: "C'est
elle-même! Elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait."
Ils ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent
de la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: "Secourez-moi
encore une fois, étranger généreux! je vous
demande pardon de m'être plainte de vous: secourez-moi,
et je suis à vous jusqu'au tombeau!" L'envie avait
passé à Zadig de se battre désormais pour
elle. "A d'autres! répondit-il, vous ne m'y attraperez
plus."
- D'ailleurs il était
blessé, son sang coulait, il avait besoin de secours; et
la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés par
le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance
en hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre
courriers de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais
encore plus étonné du caractère de cette
dame.
-
-
- L'ESCLAVAGE
- Comme il entrait dans la bourgade
égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun
criait: "Voilà celui qui a enlevé la belle
Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! - Messieurs,
dit-il, Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf!
elle est trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis,
je ne l'ai point assassiné; je me suis défendu seulement
contre lui. Il voulait me tuer, parce que je lui avais demandé
très humblement grâce pour la belle Missouf, qu'il
battait impitoyablement. Je suis un étranger qui vient
chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a pas d'apparence qu'en
venant demander votre protection j'aie commencé par enlever
une femme, et par assassiner un homme."
- Les Egyptiens étaient
alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la
maison de ville. On commença par le faire panser de sa
blessure, et ensuite, on l'interrogea, lui et son domestique séparément,
pour savoir là vérité. On reconnut que Zadig
n'était point un assassin; mais il était coupable
du sang d'un homme: la loi le condamnait à être esclave.
On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua
aux habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne
fut exposée en vente dans la place publique, ainsi que
celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé
Sétoc, y mit l'enchère; mais le valet, plus propre
à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement que
le maître. On ne faisait pas de comparaison entre ces deux
hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son
valet: on les attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur
passa aux pieds, et en cet état ils suivirent le marchand
arabe dans sa maison. Zadig, en chemin, consolait son domestique,
et l'exhortait à la patience; mais, selon sa coutume, il
faisait des réflexions sur la vie humaine. "Je vois,
lui disait-il, que les malheurs de ma destinée se répandent
sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici d'une façon
bien étrange. J'ai été condamné à
l'amende pour avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être
empalé pour un griffon; j'ai été envoyé
au supplice parce que j'avais fait des vers à la louange
du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé
parce que la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave
avec toi parce qu'un brutal a battu sa maîtresse. Allons,
ne perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il
faut bien que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi
ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis un homme comme
un autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite
bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services." Il parlait
ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé
du sort de la reine de Babylone.
- Sétoc, le marchand,
partit deux jours après pour l'Arabie déserte avec
ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le désert
d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans
la route, faisait bien plus de cas du valet que du maître,
parce que le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes
les petites distinctions furent pour lui.
- Un chameau mourut à
deux journées d'Horeb: on répartit sa charge sur
le dos de chacun des serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc
se mit à rire en voyant tous ses esclaves marcher courbés.
Zadig prit la liberté de lui en expliquer la raison, et
lui apprit les lois de l'équilibre. Le marchand, étonné,
commença à le regarder d'un autre oeil. Zadig, voyant
qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en
lui apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères
à son commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux
et des denrées sous un volume égal; les propriétés
de plusieurs animaux utiles; le moyen de rendre tels ceux qui
ne l'étaient pas; enfin il lui parut un sage. Sétoc
lui donna la préférence sur son camarade, qu'il
avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet
de s'en repentir.
- Arrivé dans sa tribu,
Sétoc commença par redemander cinq cents onces d'argent
à un Hébreu auquel il les avait prêtées
en présence de deux témoins; mais ces deux témoins
étaient morts, et l'Hébreu, ne pouvant être
convaincu, s'appropriait l'argent du marchand, en remerciant Dieu
de ce qu'il lui avait donné le moyen de tromper un Arabe.
Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était
devenu son conseil. "En quel endroit, demanda Zadig, prêtâtes-vous
vos cinq cents onces à cet infidèle? - Sur une large
pierre, répondit le marchand, qui est auprès du
mont Horeb. - Quel est le caractère de votre débiteur?
dit Zadig. - Celui d'un fripon, reprit Sétoc. - Mais je
vous demande si c'est un homme vif ou flegmatique, avisé
ou imprudent. C'est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc,
le plus vif que je connaisse. - Eh bien! insista Zadig, permettez
que je plaide votre cause devant le juge." En effet il cita
l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au juge:
- "Oreiller du trône
d'équité, je viens redemander à cet homme,
au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne
veut pas rendre. - Avez-vous des témoins? dit le juge.
- Non, ils sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle
l'argent fut compté; et s'il plaît à Votre
Grandeur d'ordonner qu'on aille chercher la pierre, j'espère
qu'elle portera témoignage; nous resterons ici, l'Hébreu
et moi, en attendant que la pierre vienne; je l'enverrai chercher
aux dépens de Sétoc, mon maître. - Très
volontiers", répondit le juge; et il se mit à
expédier d'autres affaires.
- A la fin de l'audience: "Eh
bien! dit-il à Zadig, votre pierre n'est pas encore venue?"
L'Hébreu, en riant, répondit: "Votre Grandeur
resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas
encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici,
et il faudrait quinze hommes pour la remuer. - Eh bien! s'écria
Zadig, je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage;
puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est
sur elle que l'argent fut compté." L'Hébreu,
déconcerté, fut bientôt contraint de tout
avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la pierre,
sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu
les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
- L'esclave Zadig et la pierre
furent en grande recommandation dans l'Arabie.
-
-
- LE BUCHER
- Sétoc, enchanté,
fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer
de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et Zadig fut heureux
que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait
dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup
de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir
qu'il adorait l'armée céleste, c'est-à-dire
le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien usage
d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de discrétion.
Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les autres,
qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un
rocher. "Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres
éternels dont nous tirons tous nos avantages; ils animent
la nature; ils règlent les saisons; ils sont d'ailleurs
si loin de nous qu'on ne peut pas s'empêcher de les révérer.
- Vous recevez plus d'avantages, répondit Zadig, des eaux
de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi
ne serait-elle pas aussi ancienne que les étoiles? Et si
vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez
adorer la terre des Gangarides, qui est aux extrémités
du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop
brillantes pour que je ne les adore pas." Le soir venu, Zadig
alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il
devait souper avec Sétoc; et dès que son patron
parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées,
et leur dit: "Eternelles et brillantes clartés, soyez-moi
toujours propices!" Ayant proféré ces paroles,
il se mit à table sans regarder Sétoc. "Que
faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. -
Je fais comme vous, répondit Zadig; j'adore ces chandelles,
et je néglige leur maître et le mien." Sétoc
comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave
entra dans son âme; il ne prodigua plus son encens aux créatures,
et adora l'Etre éternel qui les a faites.
- Il y avait alors dans l'Arabie
une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui,
s'étant établie dans les Indes par le crédit
des bracmanes, menaçait d'envahir tout l'Orient. Lorsqu'un
homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée
voulait être sainte, elle se brûlait en public sur
le corps de son mari. C'était une fête solennelle
qui s'appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle
il y avait eu le plus de femmes brûlées était
la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc
étant mort, sa veuve, nommée Almona, qui était
fort dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle
se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes.
Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume
était contraire au bien du genre humain; qu'on laissait
brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner
des enfants à l'Etat, ou du moins élever les leurs;
et il le fit convenir qu'il fallait, si on pouvait, abolir un
usage si barbare. Sétoc répondit: "Il y a plus
de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler.
Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée?
Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien abus? - La raison
est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus,
et je vais trouver la jeune veuve."
- Il se fit présenter
à elle; et après s'être insinué dans
son esprit par des louanges sur sa beauté, après
lui avoir dit combien c'était dommage de mettre au feu
tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et sur son
courage. "Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui
dit-il. - Moi? point du tout, répondit la dame arabe. C'était
un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement
résolue de me jeter sur son bûcher. - Il faut, dit
Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien délicieux
à être brûlée vive. - Ah! cela fait
frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par
là. Je suis dévote; je serais perdue de réputation,
et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais
pas." Zadig, l'ayant fait convenir qu'elle se brûlait
pour les autres et par vanité, lui parla longtemps d'une
manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint
même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui
qui lui parlait. "Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la
vanité de vous brûler ne vous tenait pas? - Hélas!
dit la dame, je crois que je vous prierais de m'épouser."
- Zadig était trop rempli
de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder cette
déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs
des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur
conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à
une veuve de se brûler qu'après avoir entretenu un
jeune homme tête à tête pendant une heure entière.
Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut
au seul Zadig l'obligation d'avoir détruit en un jour une
coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles.
Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
-
-
- LE SOUPER
- Sétoc, qui ne pouvait
se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, le
mena à la grande foire de Balzora, où devaient se
rendre les plus grands négociants de la terre habitable.
Ce fut pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes
de diverses contrées réunis dans la même place.
Il lui paraissait que l'univers était une grande famille
qui se rassemblait à Balzora. Il se trouva à table,
dès le second jour, avec un Egyptien, un Indien gangaride,
un habitant du Cathay, un Grec, un Celte, et plusieurs autres
étrangers qui, dans leurs fréquents voyages vers
le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour se faire
entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. "Quel
abominable pays que Balzora! disait-il; on m'y refuse mille onces
d'or sur le meilleur effet du monde. - Comment donc, dit Sétoc;
sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? - Sur le
corps de ma tante, répondit l'Egyptien; c'était
la plus brave femme d'Egypte. Elle m'accompagnait toujours; elle
est morte en chemin: j'en ai fait une des plus belles momies que
nous ayons et je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais
en la mettant en gage. Il est bien étrange qu'on ne veuille
pas seulement me donner ici mille onces d'or sur un effet si solide."
Tout en se courrouçant, il était près de
manger d'une excellente poule bouillie, quand l'Indien, le prenant
par la main, s'écria avec douleur: "Ah! qu'allez-vous
faire? - Manger de cette poule, dit l'homme à la momie.
- Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride, il se pourrait faire
que l'âme de la défunte fût passée dans
le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer
à manger votre tante. Faire cuire des poules, c'est outrager
manifestement la nature. - Que voulez-vous dire avec votre nature
et vos poules? reprit le colérique Egyptien; nous adorons
un boeuf, et nous en mangeons bien. - Vous adorez un boeuf! est-il
possible? dit l'homme du Gange. - Il n'y a rien de si possible,
repartit l'autre; il y a cent trente-cinq mille ans que nous en
usons ainsi, et personne parmi nous n'y trouve à redire.
- Ah! cent trente-cinq mille ans! dit l'Indien, ce compte est
un peu exagéré; il n'y en a que quatre-vingt mille
que l'Inde est peuplée, et assurément nous sommes
vos anciens, et Brama nous avait défendu de manger des
boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre
sur les autels et à la broche. - Voilà un plaisant
animal que votre Brama, pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien;
qu'a donc fait votre Brama de si beau?" Le bramin répondit:
"C'est lui qui a appris aux hommes à lire et à
écrire, et à qui toute la terre doit le feu des
échecs. - Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui
était auprès de lui; c'est le poisson Oannès
à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de
ne rendre qu'à lui ses hommages. Tout le monde vous dira
que c'était un être divin, qu'il avait la queue dorée,
avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de l'eau pour
venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut
plusieurs enfants qui furent rois, comme chacun sait. J'ai son
portrait chez moi, que je révère comme je le dois.
On peut manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément
une très grande impiété de faire cuire du
poisson; d'ailleurs vous êtes tous deux d'une origine trop
peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation
égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et
les Indiens ne se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que
nous avons des almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi,
renoncez à vos folies, et je vous donnerai à chacun
un beau portrait d'Oannès."
- L'homme de Cambalu, prenant
la parole, dit "Je respecte fort les Egyptiens, les Chaldéens,
les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis, le beau poisson Oannès;
mais peut-être que le Li ou le Tien, comme on voudra l'appeler,
vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai rien de mon
pays; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée
et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parce
qu'il suffit d'être heureux, et que c'est fort peu de chose
d'être ancien; mais, s'il fallait parler d'almanachs, je
dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que nous en
avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique
en Chaldée.
- - Vous êtes de grands
ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le Grec;
est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de
tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans
l'état où il est?" Ce Grec parla longtemps;
mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup
bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant que tous
les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le
gui de chêne qui valussent la peine qu'on en parlât;
que, pour lui, il avait toujours du gui dans sa poche; que les
Scythes, ses ancêtres, étaient les seules gens de
bien qui eussent jamais été au monde; qu'ils avaient,
à la vérité, quelquefois mangé des
hommes, mais que cela n'empêchait pas qu'on ne dût
avoir beaucoup de respect pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un
parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à vivre. La
querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment
où la table allait être ensanglantée. Zadig,
qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se
leva enfin: il s'adressa, d'abord au Celte, comme au plus furieux;
il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua
le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits
échauffés. Il ne dit que très peu de chose
à l'homme du Cathay, parce qu'il avait été
le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: "Mes amis,
vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous
du même avis." A ce mot, ils se récrièrent
tous. "N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez
pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? -
Assurément, répondit le Celte. - Et vous, monsieur
l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain
boeuf celui qui vous a donné les boeufs? - Oui, dit l'Egyptien.
- Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à
celui qui a fait la mer et les poissons. - D'accord, dit le Chaldéen.
- L'Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous
un premier principe; je n'ai pas trop bien compris les choses
admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet
aussi un Etre supérieur, de qui la forme et la matière
dépendent." Le Grec, qu'on admirait, dit que Zadig
avait très bien pris sa pensée. "Vous êtes
donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y
a pas là de quoi se quereller." Tout le monde l'embrassa.
Sétoc, après avoir vendu fort cher ses denrées,
reconduisit son ami Zadig dans sa tribu. Zadig apprit en arrivant
qu'on lui avait fait son procès en son absence, et qu'il
allait être brûlé à petit feu.
-
-
- LES RENDEZ-VOUS
- Pendant son voyage à
Balzora, les prêtres des étoiles avaient résolu
de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes veuves
qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit;
c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig
pour le mauvais tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent
donc Zadig d'avoir des sentiments erronés sur l'armée
céleste; ils déposèrent contre lui, et jurèrent
qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles ne se couchaient
pas dans la mer. Ce blasphème effroyable fit frémir
les juges; ils furent prêts de déchirer leurs vêtements,
quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils l'auraient fait,
sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer. Mais, dans l'excès
de leur douleur, ils se contentèrent de le condamner à
être brûlé à petit feu. Sétoc,
désespéré, employa en vain son crédit
pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se
taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût
à la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut
de le tirer du bûcher, dont il lui avait fait connaître
l'abus. Elle roula son dessein dans sa tête, sans en parler
à personne. Zadig devait être exécuté
le lendemain; elle n'avait que la nuit pour le sauver: voici comme
elle s'y prit en femme charitable et prudente.
- Elle se parfuma, elle releva
sa beauté par l'ajustement le plus riche et le plus galant,
et alla demander une audience secrète au chef des prêtres
des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard vénérable,
elle lui parla en ces termes: "Fils aîné de
la grande Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien
(c'étaient les titres de ce pontife), je viens vous confier
mes scrupules. J'ai bien peur d'avoir commis un péché
énorme en ne me brûlant pas dans le bûcher
de mon cher mari. En effet, qu'avais-je à conserver? une
chair périssable, et qui est déjà toute flétrie."
En disant ces paroles, elle tira de ses longues manches de soie
ses bras nus, d'une forme admirable et d'une blancheur éblouissante.
"Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut." Le pontife
trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux le dirent,
et sa bouche le confirma: il jura qu'il n'avait vu de sa vie de
si beaux bras. "Hélas! lui dit la veuve, les bras
peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez
que la gorge n'était pas digne de mes attentions."
Alors elle laissa voir le sein le plus charmant que la nature
eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme
d'ivoire n'eût paru auprès que de la garance sur
du buis, et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé
d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands yeux noirs qui languissaient
en brillant doucement d'un feu tendre, ses joues animées
de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le
plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du mont
Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures
de corail renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie,
tout cela ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans.
Il fit en bégayant une déclaration tendre. Almona,
le voyant enflammé, lui demanda la grâce de Zadig.
"Hélas! dit-il, ma belle dame, quand je vous accorderais
sa grâce, mon indulgence ne servirait de rien; il faut qu'elle
soit signée de trois autres de mes confrères. -
Signez toujours, dit Almona. - Volontiers, dit le prêtre,
à condition que vos faveurs seront le prix de ma facilité.
- Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez seulement pour
agréable de venir dans ma chambre après que le soleil
sera couché, et dès que la brillante étoile
Sheat sera sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa
couleur de rose, et vous en userez comme vous pourrez avec votre
servante." Elle sortit alors, emportant avec elle la signature,
et laissa le vieillard plein d'amour et de défiance de
ses forces. Il employa le reste du jour à se baigner; il
but une liqueur composée de la cannelle de Ceylan, et des
précieuses épices de Tidor et de Ternate, et attendit
avec impatience que l'étoile Sheat vînt à
paraître.
- Cependant la belle Almona
alla trouver le second pontife. Celui-ci l'assura que le soleil,
la lune, et tous les feux du firmament, n'étaient que des
feux follets en comparaison de ses charmes. Elle lui demanda la
même grâce, et on lui proposa d'en donner le prix.
Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au second pontife
au lever de l'étoile Algénib. De là
elle passa chez le troisième et chez le quatrième
prêtre, prenant toujours une signature, et donnant un rendez-vous
d'étoile en étoile. Alors elle fit avertir les juges
de venir chez elle pour une affaire importante. Ils s'y rendirent:
elle leur montra les quatre noms, et leur dit à quel prix
les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig. Chacun
d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun fut bien étonné
d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y trouver les
juges, devant qui leur honte fut manifestée. Zadig fut
sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté
d'Almona, qu'il en fit sa femme.
- Zadig partit après
s'être jeté aux pieds de sa belle libératrice.
Sétoc et lui se quittèrent en pleurant, en se jurant
une amitié éternelle, et en se promettant que le
premier des deux qui ferait une grande fortune en ferait part
à l'autre.
- Zadig marcha du côté
de la Syrie, toujours pensant à la malheureuse Astarté,
et toujours réfléchissant sur le sort qui s'obstinait
à se jouer de lui et à le persécuter. "Quoi!
disait-il, quatre cents onces d'or pour avoir vu passer une chienne!
condamné à être décapité pour
quatre mauvais vers à la louange du roi! prêt à
être étranglé parce que la reine avait des
babouches de la couleur de mon bonnet! réduit en esclavage
pour avoir secouru une femme qu'on battait; et sur le point d'être
brûlé pour avoir sauvé la vie à toutes
les jeunes veuves arabes!"
-
-
- LE BRIGAND
- En arrivant aux frontières
qui séparent l'Arabie Pétrée de la Syrie,
comme il passait près d'un château assez fort, des
Arabes armés en sortirent. Il se vit entouré; on
lui criait: "Tout ce que vous avez nous appartient, et votre
personne appartient à notre maître." Zadig,
pour réponse, tira son épée; son valet, qui
avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts
les premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla:
ils ne s'étonnèrent point, et résolurent
de périr en combattant. On voyait deux hommes se défendre
contre une multitude; un tel combat ne pouvait durer longtemps.
Le maître du château, nommé Arbogad, ayant
vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que faisait Zadig,
conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte,
et vint lui-même écarter ses gens, et délivrer
les deux voyageurs. "Tout ce qui passe sur mes terres est
à moi, dit-il, aussi bien que ce que je trouve sur les
terres des autres; mais vous me paraissez un si brave homme que
je vous exempte de la loi commune." Il le fit entrer dans
son château, ordonnant à ses gens de le bien traiter,
et le soir, Arbogad voulut souper avec Zadig.
- Le seigneur du château
était un de ces Arabes qu'on appelle voleurs; mais
il faisait quelquefois de bonnes actions parmi une foule de mauvaises;
il volait avec une rapacité furieuse, et donnait libéralement:
intrépide dans l'action, assez doux dans le commerce, débauché
à table, gai dans la débauche, et surtout plein
de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation, qui s'anima,
fit durer le repas; enfin Arbogad lui dit: "Je vous conseille
de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire; ce
métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir
ce que je suis. - Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel
temps vous exercez cette noble profession? - Dès ma plus
tendre jeunesse, reprit le seigneur. J'étais valet d'un
Arabe assez habile; ma situation m'était insupportable.
J'étais au désespoir de voir que, dans toute la
terre qui appartient également aux hommes, la destinée
ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai
mes peines à un vieil Arabe, qui me dit: " Mon fils,
ne désespérez pas; il y avait autrefois un grain
de sable qui se lamentait d'être un atome ignoré
dans les déserts; au bout de quelques années il
devint diamant, et il est à présent le plus bel
ornement de la couronne du roi des Indes. " Ce discours me
fit impression; j'étais le grain de sable, je résolus
de devenir diamant. Je commençai par voler deux chevaux;
je m'associai des camarades; je me mis en état de voler
de petites caravanes: ainsi je fis cesser peu à peu la
disproportion qui était d'abord entre les hommes et moi.
J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même dédommagé
avec usure: on me considéra beaucoup: je devins seigneur
brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le satrape
de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais
déjà trop riche pour avoir rien à craindre;
je donnai de l'argent au satrape, moyennant quoi je conservai
ce château, et j'agrandis mes domaines; il me nomma même
trésorier des tributs que l'Arabie Pétrée
payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point
du tout celle de payeur.
- "Le grand desterham de
Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar, un petit satrape pour
me faire étrangler. Cet homme arriva avec son ordre: j'étais
instruit de tout; je fis étrangler en sa présence
les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour
serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait
lui valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit
que ses honoraires pouvaient aller à trois cents pièces
d'or.
- Je lui fis voir clair qu'il
y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis sous-brigand;
il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, et des plus
riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme lui.
Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis
que Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans
Babylone.
- - Moabdar est tué!
dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté? - Je n'en
sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que Moabdar
est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone
est un grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé,
qu'il y a de beaux coups à faire encore, et que pour ma
part, j'en ai fait d'admirables. - Mais la reine? dit Zadig; de
grâce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine?
- On m'a parlé d'un prince d'Hyrcanie, reprit-il; elle
est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas été
tuée dans le tumulte; mais je suis plus curieux de butin
que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes courses,
je n'en garde aucune; je les vends cher quand elles sont belles,
sans m'informer de ce qu'elles sont. On n'achète point
le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand:
peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être
est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez
pas vous en soucier plus que moi." En parlant ainsi il buvait
avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées,
que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.
- Il restait interdit, accablé,
immobile. Arbogad buvait toujours, faisait des contes, répétait
sans cesse qu'il était le plus heureux de tous les hommes,
exhortant Zadig à se rendre aussi heureux que lui. Enfin,
doucement assoupi par les fumées du vin, il alla dormir
d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans l'agitation
la plus violente. "Quoi, disait-il, le roi est devenu fou!
il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre.
L'empire est déchiré, et ce brigand est heureux:
ô fortune! ô destinée! un voleur est heureux,
et ce que la nature a fait de plus aimable a péri peut-être
d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire
que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?"
- Dès le point du jour
il interrogea tous ceux qu'il rencontrait dans le château;
mais tout le monde était occupé, personne ne lui
répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes,
on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir
dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir.
Il en profita sans tarder, plus abîmé que jamais
dans ses réflexions douloureuses.
- Zadig marchait inquiet, agité,
l'esprit tout occupé de la malheureuse Astarté,
du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de l'heureux brigand
Arbogad, de cette femme si capricieuse que des Babyloniens avaient
enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de tous les
contretemps et de toutes les infortunes qu'il avait éprouvés.
-
-
- LE PECHEUR
- A quelques lieues du château
d'Arbogad, il se trouva sur le bord d'une petite rivière,
toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché
sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son
filet, qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
- "Je suis certainement
le plus malheureux de tous les hommes, disait le pêcheur.
J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et
j'ai été ruiné. J'avais la plus jolie femme
qu'homme de ma sorte pût posséder, et j'en ai été
trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue pillée
et détruite. Réfugié dans une cabane, je
n'ai de ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson.
O mon filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à
moi de m'y jeter." En disant ces mots il se lève,
et s'avance dans l'attitude d'un homme qui allait se précipiter
et finir sa vie.
- "Eh quoi! se dit Zadig
à lui-même, il y a donc des hommes aussi malheureux
que moi!" L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut
aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui,
il l'arrête, il l'interroge d'un air attendri et consolant.
On prétend qu'on en est moins malheureux quand on ne l'est
pas seul; mais, selon Zoroastre, ce n'est pas par malignité,
c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers
un infortuné comme vers son semblable. La joie d'un homme
heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme deux
arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient
contre l'orage.
- "Pourquoi succombez-vous
à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. - C'est, répondit-il,
parce que je n'y vois pas de ressource. J'ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès
de Babylone, et je faisais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs
fromages à la crème de l'empire. La reine Astarté
et le fameux ministre Zadig les aimaient passionnément.
J'avais fourni à leurs maisons six cents fromages. J'allai
un jour à la ville pour être payé; j'appris
en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient disparu.
Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais vu; je
trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un papier
royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je volai
aux cuisines de la reine; quelques-uns des seigneurs de la bouche
me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle
était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait
pris la fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me payerait
point mes fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan,
qui était une de mes pratiques: nous lui demandâmes
sa protection dans notre disgrâce. Il l'accorda à
ma femme, et me la refusa. Elle était plus blanche que
ces fromages à la crème qui commencèrent
mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était
pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur.
C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison.
J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un
désespéré. Elle dit au porteur: " Ah,
ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en ai
entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème
excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paye."
- "Dans mon malheur, je
voulus m'adresser à la justice. Il me restait six onces
d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme de loi que
je consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux
au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait,
mon procès n'était pas encore commencé, et
j'avais déjà dépensé plus d'argent
que mes fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à
mon village dans l'intention de vendre ma maison pour avoir ma
femme.
- "Ma maison valait bien
soixante onces d'or; mais on me voyait pauvre et pressé
de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en offrit trente
onces; le second, vingt; et le troisième, dix. J'étais
prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé,
lorsqu'un prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea
tout sur son passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et
ensuite brûlée.
- "Ayant ainsi perdu mon
argent, ma femme et ma maison, je me suis retiré dans ce
pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister
du métier de pêcheur. Les poissons se moquent de
moi comme les hommes: je ne prends rien, je meurs de faim; et
sans vous, auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière."
- Le pêcheur ne fit point
ce récit tout de suite; car à tout moment Zadig,
ému et transporté, lui disait; "Quoi! vous
ne savez rien de la destinée de la reine?
- - Non, seigneur, répondait
le pêcheur; mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont
point payé mes fromages à la crème, qu'on
a pris ma femme, et que je suis au désespoir. - Je me flatte,
dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre argent. J'ai entendu
parler de ce Zadig; il est honnête homme; et s'il retourne
à Babylone, comme il l'espère, il vous donnera plus
qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est pas si honnête,
je vous conseille de ne pas chercher à la reprendre. Croyez-moi,
allez à Babylone; j'y serai avant vous, parce que je suis
à cheval et que vous êtes à pied. Adressez-vous
à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez rencontré
son ami; attendez-moi chez lui. Allez; peut-être ne serez-vous
pas toujours malheureux.
- "O puissant Orosmade!
continua-t-il, vous vous servez de moi pour consoler cet homme;
de qui vous servirez-vous pour me consoler?" En parlant ainsi
il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent
qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu
et ravi, baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: "Vous
êtes un ange sauveur."
- Cependant Zadig demandait
toujours des nouvelles, et versait des larmes. "Quoi! seigneur,
s'écria le pêcheur, vous seriez donc aussi malheureux,
vous qui faites du bien? - Plus malheureux que toi cent fois,
répondait Zadig. - Mais comment se peut-il faire, disait
le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que
celui qui reçoit? - C'est que ton plus grand malheur, reprit
Zadig, était le besoin, et que je suis infortuné
par le coeur. - Orcan vous aurait-il pris votre femme? dit le
pêcheur." Ce mot rappela dans l'esprit de Zadig toutes
ses aventures; il répétait la liste de ses infortunes,
à commencer depuis la chienne de la reine jusqu'à
son arrivée chez le brigand Arbogad. "Ah! dit-il au
pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire
ce sont ces gens-là qui sont les favoris de la destinée.
Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur Cador, et attends-moi."
Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant
son destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien.
-
-
- LE BASILIC
- Arrivé dans une belle
prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose
avec beaucoup d'application. Il prit la liberté de s'approcher
de l'une d'elles, et de lui demander s'il pouvait avoir l'honneur
de les aider dans leurs recherches. "Gardez-vous-en bien,
répondit la Syrienne; ce que nous cherchons ne peut être
touché que par des femmes. - Voilà qui est bien
étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre
ce que c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? - C'est
un basilic, dit-elle. - Un basilic, madame! et Pour quelle raison,
S'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? - C'est pour
notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château
sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous
sommes ses très humbles esclaves; le seigneur Ogul est
malade; son médecin lui a ordonné de manger un basilic
cuit dans l'eau rose; et comme c'est un animal fort rare, et qui
ne se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul
a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous
qui lui apporterait un basilic: laissez-moi chercher, s'il vous
plaît, car vous voyez ce qu'il m'en coûterait si j'étais
prévenue par mes compagnes."
- Zadig laissa cette Syrienne
et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans
la prairie. Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva
une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne cherchait
rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était
couvert d'un voile. Elle était penchée vers le ruisseau;
de profonds soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main
une petite baguette, avec laquelle elle traçait des caractères
sur un sable fin qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau.
Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait;
il s'approcha, il vit la lettre Z, puis un A: il fut étonné;
puis parut un D: il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale
à la sienne quand il vit les deux dernières lettres
de son nom. Il demeura quelque temps immobile; enfin, rompant
le silence d'une voix entrecoupée: "O généreuse
dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné,
d'oser vous demander par quelle aventure étonnante je trouve
ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine?" A
cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d'une
main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d'attendrissement,
de surprise et de joie, et succombant sous tous les mouvements
divers qui assaillaient à la fois son âme, elle tomba
évanouie entre ses bras. C'était Astarté
elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était
celle que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer, c'était
celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée.
Il fut un moment privé de l'usage de ses sens; et quand
il eut attaché ses regards sur les yeux d'Astarté,
qui se rouvraient avec une langueur mêlée de confusion
et de tendresse: "O puissances immortelles! s'écria-t-il,
qui présidez aux destins des faibles humains, me rendez-vous
Astarté? En quel temps, en quels lieux, en quel état
la revois-je?" Il se jeta à genoux devant Astarté,
et il attacha son front à la poussière de ses pieds.
La reine de Babylone le relève, et le fait asseoir auprès
d'elle sur le bord de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs
reprises ses yeux, dont les larmes recommençaient toujours
à couler. Elle reprenait vingt fois des discours que ses
gémissements interrompaient; elle l'interrogeait sur le
hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses
par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs,
et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu
apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui conta
en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie.
"Mais, ô malheureuse et respectable reine! comment
vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue
en esclave, et accompagnée d'autres femmes esclaves qui
cherchent un basilic pour le faire cuire dans de l'eau rose par
ordonnance du médecin?
- - Pendant qu'elles cherchent
leur basilic, dit la belle Astarté, je vais vous apprendre
tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je pardonne au ciel
depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva
mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les hommes; et
ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit la résolution
de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous savez
comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de l'ordre
de sa Sublime Majesté. A peine le fidèle Cador vous
eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa
entrer chez moi au milieu de la nuit par une issue secrète.
Il m'enleva, et me conduisit dans le temple d'Orosmade, où
le mage, son frère, m'enferma dans une statue colossale
dont la base touche aux fondements du temple, et dont la tête
atteint la voûte. Je fus là comme ensevelie, mais
servie par le mage, et ne manquant d'aucune chose nécessaire.
Cependant, au point du jour, l'apothicaire de Sa Majesté
entra dans ma chambre avec une potion mêlée de jusquiame,
d'opium, de ciguë, d'ellébore noir et d'aconit; et
un autre officier alla chez vous avec un lacet de soie bleue.
On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le roi, feignit
de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous aviez pris la
route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya des satellites
après vous et après moi.
- "Les courriers qui me
cherchaient ne me connaissaient pas. Je n'avais presque jamais
montré mon visage qu'à vous seul, en présence
et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma poursuite,
sur le portrait qu'on leur faisait de ma personne: une femme de
la même taille que moi, et qui peut-être avait plus
de charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières
de l'Egypte. Elle était éplorée, errante.
Ils ne doutèrent pas que cette femme ne fût la reine
de Babylone, ils la menèrent à Moabdar. Leur méprise
fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais
bientôt, ayant considéré de plus près
cette femme, il la trouva très belle, et fut consolé.
On l'appelait Missouf. On m'a dit depuis que ce nom signifie en
langue égyptienne la belle capricieuse. Elle l'était
en effet; mais elle avait autant d'art que de caprice. Elle plut
à Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire déclarer
sa femme. Alors son caractère se développa tout
entier: elle se livra sans crainte à toutes les folies
de son imagination. Elle voulut obliger le chef des mages, qui
était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur
le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna
à son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures.
Le grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était
point pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et
on le chassa, parce qu'elle était trop brûlée.
Elle donna la charge de grand-écuyer à son nain,
et la place de chancelier à un page. C'est ainsi qu'elle
gouverna Babylone. Tout le monde me regrettait. Le roi, qui avait
été assez honnête homme jusqu'au moment où
il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler, semblait
avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il avait
pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour du
feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf au
pied de la statue où j'étais renfermée. J'élevai
la voix; je lui criai: " Les dieux refusent les voeux d'un
roi devenu tyran, qui a voulu faire mourir une femme raisonnable
pour épouser une extravagante." Moabdar fut confondu
de ces paroles au point que sa tête se troubla. L'oracle
que j'avais rendu, et la tyrannie de Missouf, suffisaient pour
lui faire perdre le jugement. Il devint fou en peu de jours.
- "Sa folie, qui parut
un châtiment du ciel, fut le signal de la révolte.
On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si longtemps plongée
dans une mollesse oisive, devint le théâtre d'une
guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue, et on
me mit à la tête d'un parti. Cador courut à
Memphis, pour vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie,
apprenant ces funestes nouvelles, revint avec son armée
faire un troisième parti dans la Chaldée. Il attaqua
le roi, qui courut au-devant de lui avec son extravagante Egyptienne.
Moabdar mourut percé de coups. Missouf tomba aux mains
du vainqueur. Mon malheur voulut que je fusse prise moi-même
par un parti hyrcanien, et qu'on me menât devant le prince
précisément dans le temps qu'on lui amenait Missouf.
Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que le prince
me trouva plus belle que l'Egyptienne; mais vous serez fâché
d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me
dit fort résolument que, dès qu'il aurait fini une
expédition militaire qu'il allait exécuter, il viendrait
à moi. Jugez de ma douleur. Mes liens avec Moabdar étaient
rompus, je pouvais être à Zadig; et je tombais dans
les chaînes de ce barbare. Je lui répondis avec toute
la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments.
J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes
de ma sorte un caractère de grandeur qui, d'un mot et d'un
coup d'oeil, faisait rentrer dans l'abaissement du plus profond
respect les téméraires qui osaient s'en écarter.
Je parlai en reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante.
L'Hyrcanien, sans daigner seulement m'adresser la parole, dit
à son eunuque noir que j'étais une impertinente,
mais qu'il me trouvait jolie. Il lui ordonna d'avoir soin de moi
et de me mettre au régime des favorites, afin de me rafraîchir
le teint, et de me rendre plus digne de ses faveurs pour le jour
où il aurait la commodité de m'en honorer. Je lui
dis que je me tuerais: il répliqua, en riant, qu'on ne
se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là,
et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans
sa ménagerie. Quel état pour la première
reine de l'univers, et, je dirai plus, pour un coeur qui était
à Zadig!"
- A ces paroles il se jeta à
ses genoux et les baigna de larmes. Astarté le releva tendrement,
et elle continua ainsi: "Je me voyais au pouvoir d'un barbare,
et rivale d'une folle avec qui j'étais renfermée.
Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je jugeai par les traits
dont elle vous peignait, par le temps, par le dromadaire sur lequel
vous étiez monté, par toutes les circonstances,
que c'était Zadig qui avait combattu pour elle. Je ne doutai
pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la résolution
de m'y retirer. " Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes
beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que
moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver;
vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous
débarrassant d'une rivale." Missouf concerta avec
moi les moyens de ma fuite. Je partis donc secrètement
avec une esclave égyptienne.
- "J'étais déjà
près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé
Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont
amenée dans ce château, où demeure le seigneur
Ogul. Il m'a achetée sans savoir qui j'étais. C'est
un homme voluptueux qui ne cherche qu'à faire grande chère
et qui croit que Dieu l'a mis au monde pour tenir table. Il est
d'un embonpoint excessif, qui est toujours prêt à
le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de crédit
auprès de lui quand il digère bien, le gouverne
despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé
qu'il le guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose.
Le seigneur Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves
qui lui apporterait un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser
à mériter cet honneur, et je n'ai jamais eu moins
d'envie de trouver ce basilic que depuis que le ciel a permis
que je vous revisse."
- Alors Astarté et Zadig
se dirent tout ce que des sentiments longtemps retenus, tout ce
que leurs malheurs et leurs amours pouvaient inspirer aux coeurs
les plus nobles et les plus passionnés; et les génies
qui président à l'amour portèrent leurs paroles
jusqu'à la sphère de Vénus.
- Les femmes rentrèrent
chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter
à lui, et lui parla en ces termes: "Que la santé
immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours!
Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de
votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans
de l'eau rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser:
je ne vous demande que la liberté d'une jeune esclave de
Babylone que vous avez depuis quelques jours; et je consens de
rester en esclavage à sa place si je n'ai pas le bonheur
de guérir le magnifique seigneur Ogul."
- La proposition fut acceptée.
Astarté partit pour Babylone avec le domestique de Zadig,
en lui promettant de lui envoyer incessamment un courrier pour
l'instruire de tout ce qui se serait passé. Leurs adieux
furent aussi tendres que l'avait été leur reconnaissance.
Le moment où l'on se retrouve, et celui où l'on
se sépare, sont les deux plus grandes époques de
la vie, comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine
autant qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle
ne lui disait.
- Cependant Zadig parla ainsi
à Ogul: "Seigneur, on ne mange point mon basilic,
toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. Je l'ai mis
dans un petit outre bien enflé et couvert d'une peau fine:
il faut que vous poussiez cet outre de toute votre force, et que
je vous le renvoie à plusieurs reprises; et en peu de jours
de régime vous verrez ce que peut mon art." Ogul,
dès le premier jour, fut tout essoufflé, et crut
qu'il mourrait de fatigue. Le second, il fut moins fatigué,
et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la
santé, la légèreté et la gaieté
de ses plus brillantes années. "Vous avez joué
au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig:
apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature, qu'on se
porte toujours bien avec de la sobriété et de l'exercice,
et que l'art de faire subsister ensemble l'intempérance
et la santé est un art aussi chimérique que la pierre
philosophale, l'astrologie judiciaire et la théologie des
mages."
- Le premier médecin
d'Ogul, sentant combien cet homme était dangereux pour
la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps pour envoyer
Zadig chercher des basilics dans l'autre monde. Ainsi, après
avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il
était près de périr pour avoir guéri
un seigneur gourmand. On l'invita à un excellent dîner.
Il devait être empoisonné au second service; mais
il reçut un courrier de la belle Astarté au premier.
Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une
belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours d'affaire
dans ce monde.
-
-
- LES COMBATS
- La reine avait été
reçue à Babylone avec les transports qu'on a toujours
pour une belle princesse qui a été malheureuse.
Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince
d'Hyrcanie avait été tué dans un combat.
Les Babyloniens, vainqueurs, déclarèrent qu'Astarté
épouserait celui qu'on choisirait pour souverain. On ne
voulut point que la première place du monde, qui serait
celle de mari d'Astarté et de roi de Babylone, dépendit
des intrigues et des cabales. On jura de reconnaître pour
roi le plus vaillant et le plus sage. Une grande lice, bordée
d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut
formée à quelques lieues de la ville. Les combattants
devaient s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun
d'eux avait derrière les amphithéâtres un
appartement séparé, où il ne devait être
vu ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux
qui seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient
combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que
celui qui resterait le dernier maître du champ serait proclamé
le vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après
avec les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées
par les mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il
n'était point roi, et il fallait recommencer à courir
des lances, jusqu'à ce qu'on trouvât un homme qui
fût vainqueur dans ces deux combats: car on voulait absolument
pour roi le plus vaillant et le plus sage. La reine, pendant tout
ce temps, devait être étroitement gardée:
on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte d'un
voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à
aucun des prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur
ni injustice.
- Voilà ce qu'Astarté
faisait savoir à son amant, espérant qu'il montrerait
pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il partit,
et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer
son esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate la veille de
ce grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des combattants,
en cachant son visage et son nom, comme la loi l'ordonnait, et
alla se reposer dans l'appartement qui lui échut par le
sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone,
après l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit
porter dans sa loge une armure complète que la reine lui
envoyait. Il lui fit amener aussi de sa part le plus beau cheval
de Perse. Zadig reconnut Astarté à ces présents:
son courage et son amour en prirent de nouvelles forces et de
nouvelles espérances.
- Le lendemain, la reine étant
venue se placer sous un dais de pierreries, et les amphithéâtres
étant remplis de toutes les dames et de tous les ordres
de Babylone, les combattants parurent dans le cirque. Chacun d'eux
vint mettre sa devise aux pieds du grand mage. On tira au sort
les devises; celle de Zadig fut la dernière. Le premier
qui s'avança était un seigneur très riche,
nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit,
et sans esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un
homme comme lui devait être roi; il leur avait répondu:
"Un homme comme moi doit régner." Ainsi on l'avait
armé de pied en cap. Il portait une armure d'or émaillée
de vert, un panache vert, une lance ornée de rubans verts.
On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad
gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme
lui à qui le ciel réservait le sceptre de Babylone.
Le premier cavalier qui courut contre lui le désarçonna;
le second le renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes
en l'air et les bras étendus. Itobad se remit, mais de
si mauvaise grâce que tout l'amphithéâtre se
mit à rire. Un troisième ne daigna pas se servir
de sa lance; mais, en lui faisant une passe, il le prit par la
jambe droite, et lui faisant faire un demi-tour, il le fit tomber
sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à
lui en riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant
le prend par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté.
On le conduisit avec des huées à sa loge, où
il devait passer la nuit selon la loi; et il disait en marchant
à peine: "Quelle aventure pour un homme comme moi!"
- Les autres chevaliers s'acquittèrent
mieux de leur devoir. Il y en eut qui vainquirent deux combattants
de suite; quelques-uns allèrent jusqu'à trois. Il
n'y eut que le prince Otame qui en vainquit quatre. Enfin Zadig
combattit à son tour; il désarçonna quatre
cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il fallut
donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le premier
portait des armes bleues et or, avec un panache de même;
celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient
entre le cavalier bleu et le cavalier blanc. La reine, à
qui le coeur palpitait, faisait des prières au ciel pour
la couleur blanche.
- Les deux champions firent
des passes et des voltes avec tant d'agilité, ils se donnèrent
de si beaux coups de lance, ils étaient si fermes sur leurs
arçons, que tout le monde, hors la reine, souhaitait qu'il
y eût deux rois dans Babylone. Enfin, leurs chevaux étant
lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de cette adresse:
il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la
croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette
à terre, se met en selle à sa place, et caracole
autour d'Otame étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre
crie: "Victoire au cavalier blanc!" Otame, indigné,
se relève, tire son épée; Zadig saute de
cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux
sur l'arène, livrant un nouveau combat où la force
et l'agilité triomphent tour à tour.
- Times New Roman">Les plumes de leur casque,
les clous de leurs brassards, les mailles de leur armure sautent
au loin sous mille coups précipités. Ils frappent
de pointe et de taille, à droite, à gauche, sur
la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils avancent, ils
se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent, ils se replient
comme des serpents, ils s'attaquent comme des lions; le feu jaillit
à tout moment des coups qu'ils se portent. Enfin Zadig,
ayant un moment repris ses esprits, s'arrête, fait une feinte,
passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame s'écrie:
"O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur
Babylone." La reine était au comble de la joie. On
reconduisit le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à
leur loge, ainsi que tous les autres, selon ce qui était
porté par la loi. Des muets vinrent les servir et leur
apporter à manger. On peut juger si le petit muet de la
reine ne fut pas celui qui servit Zadig. Ensuite on les laissa
dormir seuls jusqu'au lendemain matin, temps où le vainqueur
devait apporter sa devise au grand mage, pour la confronter et
se faire reconnaître.
- Zadig dormit, quoique amoureux,
tant il était fatigué. Itobad, qui était
couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva
pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de
Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place.
Le point du jour étant venu, il alla fièrement au
grand mage déclarer qu'un homme comme lui était
vainqueur. On ne s'y attendait pas; mais il fut proclamé
pendant que Zadig dormait encore. Astarté, surprise, et
le désespoir dans le coeur, s'en retourna dans Babylone.
Tout l'amphithéâtre était déjà
presque vide lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes,
et ne trouva que cette armure verte. Il était obligé
de s'en couvrir, n'ayant rien autre chose auprès de lui.
Etonné et indigné, il les endosse avec fureur, il
avance dans cet équipage.
- Tout ce qui était encore
sur l'amphithéâtre et dans le cirque le reçut
avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face.
Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La patience
lui échappa; il écarta à coups de sabre la
populace qui osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre.
Il ne pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure
blanche qu'elle lui avait envoyée; c'eût été
la compromettre; ainsi, tandis qu'elle était plongée
dans la douleur, il était pénétré
de fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords
de l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait
à être malheureux sans ressource, repassant dans
son esprit toutes ses disgrâces depuis l'aventure de la
femme qui haïssait les borgnes, jusqu'à celle de son
armure. "Voilà ce que c'est, disait-il, de m'être
éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais
roi de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences,
les moeurs, le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon
infortune." Il lui échappa enfin de murmurer contre
la Providence, et il fut tenté de croire que tout était
gouverné par une destinée cruelle qui opprimait
les bons et qui faisait prospérer les chevaliers verts.
Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui
lui avait attiré tant de huées. Un marchand passa,
il la lui vendit à vil prix, et prit du marchand une robe
et un bonnet long. Dans cet équipage, il côtoyait
l'Euphrate, rempli de désespoir et accusant en secret la
Providence, qui le persécutait toujours.
-
-
- L'ERMITE
- Il rencontra en marchant un
ermite, dont la barbe blanche et vénérable lui descendait
jusqu'à la ceinture. Il tenait en main un livre qu'il lisait
attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit une profonde inclination.
L'ermite le salua d'un air si noble et si doux que Zadig eut la
curiosité de l'entretenir. Il lui demanda quel livre il
lisait. "C'est le livre des destinées, dit l'ermite
voulez-vous en lire quelque chose?" Il mit le livre dans
les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans
plusieurs langues, ne put déchiffrer un seul caractère
du livre. Cela redoubla encore sa curiosité. "Vous
me paraissez bien chagrin, lui dit ce bon père. - Hélas!
que j'en ai sujet! dit Zadig. - Si vous permettez que je vous
accompagne, repartit le vieillard, peut-être vous serai-je
utile: j'ai quelquefois répandu des sentiments de consolation
dans l'âme des malheureux." Zadig se sentit du respect
pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de l'ermite. Il lui
trouva dans la conversation des lumières supérieures.
L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de la morale,
du souverain bien, de la faiblesse humaine, des vertus et des
vices, avec une éloquence si vive et si touchante que Zadig
se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.
Il le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à
ce qu'ils fussent de retour à Babylone. "Je vous demande
moi-même cette grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi
par Orosmade que vous ne vous séparerez point de moi d'ici
à quelques jours, quelque chose que je fasse." Zadig
jura, et ils partirent ensemble.
- Les deux voyageurs arrivèrent
le soir à un château superbe. L'ermite demanda l'hospitalité
pour lui et pour le jeune homme qui l'accompagnait. Le portier,
qu'on aurait pris pour un grand seigneur, les introduisit avec
une espèce de bonté dédaigneuse. On les présenta
à un principal domestique, qui leur fit voir les appartements
magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table
au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât
d'un regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse
et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin
d'or garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher
dans un bel appartement, et le lendemain matin un domestique leur
apporta à chacun une pièce d'or, après quoi
on les congédia. "Le maître de la maison, dit
Zadig en chemin, me paraît être un homme généreux,
quoique un peu fier; il exerce noblement l'hospitalité."
En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce
de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue
et enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries,
que celui-ci avait volé.
- Il n'osa d'abord en rien témoigner;
mais il était dans une étrange surprise.
- Vers le midi, l'ermite se
présenta à la porte d'une maison très petite,
où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité
pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut
d'un ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie,
où on leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain,
et de la bière gâtée. L'ermite but et mangea
d'un air aussi content que la veille; puis s'adressant à
ce vieux valet qui les observait tous deux pour voir s'ils ne
volaient rien, et qui les pressait de partir, il lui donna les
deux pièces d'or qu'il avait reçues le matin, et
le remercia de toutes ses attentions. "Je vous prie, ajouta-t-il,
faites-moi parler à votre maître." Le valet,
étonné, introduisit les deux voyageurs. "Magnifique
seigneur, dit l'ermite, je ne puis que vous rendre de très
humbles grâces de la manière noble dont vous nous
avez reçus: daignez accepter ce bassin d'or comme un faible
gage de ma reconnaissance." L'avare fut près de tomber
à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le temps de revenir
de son saisissement; il partit au plus vite avec son jeune voyageur.
"Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout ce que
je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux autres hommes:
vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un seigneur
qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à
un avare qui vous traite avec indignité. - Mon fils, répondit
le vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers
que par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra
plus sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité:
ne vous étonnez de rien, et suivez-moi." Zadig ne
savait encore s'il avait affaire au plus fou ou au plus sage de
tous les hommes; mais l'ermite parlait avec tant d'ascendant que
Zadig, lié d'ailleurs par son serment, ne put s'empêcher
de le suivre.
- Ils arrivèrent le soir
à une maison agréablement bâtie, mais simple,
où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice.
Le maître était un philosophe retiré du monde,
qui cultivait en paix la sagesse et la vertu, et qui cependant
ne s'ennuyait pas. Il s'était plu à bâtir
cette retraite dans laquelle il recevait les étrangers
avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation. Il alla lui-même
au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer d'abord dans un
appartement commode. Quelque temps après, il les vint prendre
lui-même pour les inviter à un repas propre et bien
entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières
révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché
à la reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la
lice pour disputer la couronne. "Mais les hommes, ajouta-t-il,
ne méritent pas d'avoir un roi comme Zadig." Celui-ci
rougissait, et sentait redoubler ses douleurs. On convint dans
la conversation que les choses de ce monde n'allaient pas toujours
au gré des plus sages. L'ermite soutint toujours qu'on
ne connaissait pas les voies de la Providence, et que les hommes
avaient tort de juger d'un tout dont ils n'apercevaient que la
plus petite partie.
- On parla des passions. "Ah!
qu'elles sont funestes disait Zadig. - Ce sont les vents qui enflent
les voiles du vaisseau, repartit l'ermite: elles le submergent
quelquefois; mais sans elles il ne pourrait voguer. La bile rend
colère et malade; mais sans la bile l'homme ne saurait
vivre. Tout est dangereux ici-bas, et tout est nécessaire."
- On parla de plaisir, et l'ermite
prouva que c'est un présent de la Divinité; "car,
dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation ni idées,
il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent d'ailleurs
comme son être".
- Zadig admirait comment un
homme qui avait fait des choses si extravagantes pouvait raisonner
si bien. Enfin, après un entretien aussi instructif qu'agréable,
l'hôte reconduisit ses deux voyageurs dans leur appartement,
en bénissant le Ciel qui lui avait envoyé deux hommes
si sages et si vertueux. Il leur offrit de l'argent d'une manière
aisée et noble qui ne pouvait déplaire. L'ermite
le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de lui, comptant
partir pour Babylone avant le jour. Leur séparation fut
tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et d'inclination
pour un homme si aimable.
- Quand l'ermite et lui furent
dans leur appartement, ils firent longtemps l'éloge de
leur hôte. Le vieillard au point du jour éveilla
son camarade. "Il faut partir, dit-il; mais tandis que tout
le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage
de mon estime et de mon affection." En disant ces mots, il
prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig, épouvanté,
jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une action
si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force supérieure;
la maison était enflammée. L'ermite, qui était
déjà assez loin avec son compagnon, la regardait
brûler tranquillement. "Dieu merci! dit-il, voilà
la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble!
L'heureux homme!" A ces mots Zadig fut tenté à
la fois d'éclater de rire, de dire des injures au révérend
père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit rien
de tout cela, et, toujours subjugué par l'ascendant de
l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière
couchée.
- Ce fut chez une veuve charitable
et vertueuse qui avait un neveu de quatorze ans, plein d'agréments
et son unique espérance. Elle fit du mieux qu'elle put
les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle ordonna à
son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui,
étant rompu depuis peu, était devenu un passage
dangereux. Le jeune homme, empressé, marche au-devant d'eux.
Quand ils furent sur le pont: "Venez, dit l'ermite au jeune
homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre
tante." Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans
la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur
l'eau, et est engouffré dans le torrent. "O monstre!
ô le plus scélérat de tous les hommes! s'écria
Zadig. - Vous m'aviez promis plus de patience, lui dit l'ermite
en l'interrompant; apprenez que sous les ruines de cette maison
où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé
un trésor immense; apprenez que ce jeune homme dont la
Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans
un an, et vous dans deux. - Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig;
et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre
des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne
t'a point fait de mal?"
- Tandis que le Babylonien parlait,
il aperçut que le vieillard n'avait plus de barbe, que
son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d'ermite
disparut; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et
resplendissant de lumière. "O envoyé du ciel!
ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu
es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un
faible mortel à se soumettre aux ordres éternels?
- Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître:
tu étais celui de tous les hommes qui méritait le
plus d'être éclairé." Zadig lui demanda
la permission de parler. "Je me défie de moi-même,
dit-il; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute;
ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir
rendu vertueux, que de le noyer?" Jesrad reprit: "S'il
avait été vertueux, et s'il eût vécu,
son destin était d'être assassiné lui-même
avec la femme qu'il devait épouser, et le fils qui en devait
naître. - Mais quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire
qu'il y ait des crimes et des malheurs? et les malheurs tombent
sur les gens de bien! - Les méchants, répondit Jesrad,
sont toujours malheureux: ils servent à éprouver
un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il
n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. - Mais, dit Zadig,
s'il n'y avait que du bien, et point de mal? - Alors, reprit Jesrad,
cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des événements
serait un autre ordre de sagesse; et cet autre ordre, qui serait
parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle
de l'Etre suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a
créé des millions de mondes dont aucun ne peut ressembler
à l'autre. Cette immense variété est un attribut
de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur
la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui
soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où
tu es né devait être dans sa place et dans son temps
fixe, selon les ordres immuables de celui qui embrasse tout. Les
hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé
dans l'eau par hasard, que c'est par un même hasard que
cette maison est brûlée; mais il n'y a point de hasard:
tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou
prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait
le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé
pour changer sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer
contre ce qu'il faut adorer. - Mais, dit Zadig..." Comme
il disait mais, l'ange prenait déjà son vol
vers la dixième sphère. Zadig, à genoux,
adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des
airs: "Prends ton chemin vers Babylone."
-
-
- LES ENIGMES
- Zadig, hors de lui-même
et comme un homme auprès de qui est tombé le tonnerre,
marchait au hasard.
- Il entra dans Babylone le
jour où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient
déjà assemblés dans le grand vestibule du
palais pour expliquer les énigmes, et pour répondre
aux questions du grand mage. Tous les chevaliers étaient
arrivés, excepté l'armure verte. Dès que
Zadig parut dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui;
les yeux ne se rassasiaient point de le voir, les bouches de le
bénir, les coeurs de lui souhaiter l'empire. L'envieux
le vit passer, frémit, et se détourna; le peuple
le porta jusqu'au lieu de l'assemblée. La reine, à
qui on apprit son arrivée, fut en proie à l'agitation
de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la
dévorait: elle ne pouvait comprendre ni pourquoi Zadig
était sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche.
Un murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On
était surpris et charmé de le revoir; mais il n'était
permis qu'aux chevaliers qui avaient combattu de paraître
dans l'assemblée.
- "J'ai combattu comme
un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes armes; et, en attendant
que j'aie l'honneur de le prouver, je demande la permission de
me présenter pour expliquer les énigmes." On
alla aux voix: sa réputation de probité était
encore si fortement imprimée dans les esprits qu'on ne
balança pas à l'admettre.
- Le grand mage proposa d'abord
cette question: "Quelle est de toutes les choses du monde
la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente,
la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée
et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui
dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui
est grand?"
- C'était à Itobad
à parler. Il répondit qu'un homme comme lui n'entendait
rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir vaincu
à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme
était la fortune, d'autres la terre, d'autres la lumière.
Zadig dit que c'était le temps: "Rien n'est plus long,
ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité;
rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets;
rien n'est plus lent pour qui attend; rien de plus rapide pour
qui jouit; il s'étend jusqu'à l'infini en grand;
il se divise jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le
négligent, tous en regrettent la perte; rien ne se fait
sans lui; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité,
et il immortalise les grandes choses." L'assemblée
convint que Zadig avait raison.
- On demanda ensuite: "Quelle
est la chose qu'on reçoit sans remercier, dont on jouit
sans savoir comment, qu'on donne aux autres quand on ne sait où
l'on en est, et qu'on perd sans s'en apercevoir?"
- Chacun dit son mot: Zadig
devina seul que c'était la vie. Il expliqua toutes les
autres énigmes avec la même facilité. Itobad
disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il
en serait venu à bout tout aussi facilement s'il avait
voulu s'en donner la peine. On proposa des questions sur la justice,
sur le souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses
de Zadig furent jugées les plus solides. "C'est bien
dommage, disait-on, qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.
- - Illustres seigneurs, dit
Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans la lice. C'est à
moi qu'appartient l'armure blanche. Le seigneur Itobad s'en empara
pendant mon sommeil: il jugea apparemment qu'elle lui siérait
mieux que la verte. Je suis prêt de lui prouver d'abord
devant vous, avec ma robe et mon épée, contre toute
cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que c'est moi qui
ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame."
- Itobad accepta le défi
avec la plus grande confiance. Il ne doutait pas qu'étant
casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt
aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit
et en robe de chambre. Zadig tira son épée, en saluant
la reine, qui le regardait, pénétrée de joie
et de crainte. Itobad tira la sienne, en ne saluant personne.
Il s'avança sur Zadig comme un homme qui n'avait rien à
craindre. Il était prêt à lui fendre la tête:
Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le fort
de l'épée au faible de son adversaire, de façon
que l'épée d'Itobad se rompit. Alors Zadig, saisissant
son ennemi au corps, le renversa par terre; et lui portant la
pointe de son épée au défaut de la cuirasse:
"Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous tue."
Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à
un homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement
son magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards,
ses brillants cuissards, s'en revêtit, et courut dans cet
équipage se jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva
aisément que l'armure appartenait à Zadig. Il fut
reconnu roi d'un consentement unanime, et surtout de celui d'Astarté,
qui goûtait, après tant d'adversités, la douceur
de voir son amant digne aux yeux de l'univers d'être son
époux. Itobad alla se faire appeler monseigneur dans sa
maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il avait présent
à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il se souvenait
même du grain de sable devenu diamant. La reine et lui adorèrent
la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse Missouf courir
le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad, auquel il donna
un grade honorable dans son armée, avec promesse de l'avancer
aux premières dignités s'il se comportait en vrai
guerrier, et de le faire pendre s'il faisait le métier
de brigand.
- Sétoc fut appelé
du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour être à
la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé
et chéri selon ses services; il fut l'ami du roi, et le
roi fut alors le seul monarque de la terre qui eût un ami.
Le petit muet ne fut pas oublié. On donna une belle maison
au pêcheur. Orcan fut condamné à lui payer
une grosse somme, et à lui rendre sa femme; mais le pêcheur,
devenu sage, ne prit que l'argent.
- Ni la belle Sémire
ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait borgne, ni Azora
ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper le nez. Il adoucit
leurs douleurs par des présents. L'envieux mourut de rage
et de honte. L'empire jouit de la paix, de la gloire et de l'abondance;
ce fut le plus beau siècle de la terre: elle était
gouvernée par la justice et par l'amour. On bénissait
Zadig, et Zadig bénissait le ciel.
-
-
- APPENDICE
-
-
- LA DANSE
- Sétoc devait aller,
pour les affaires de son commerce, dans l'île de Serendib,
mais le premier mois de son mariage qui est, comme on sait, la
lune du miel, ne lui permettait ni de quitter sa femme, ni de
croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami Zadig
de faire pour lui le voyage. "Hélas! disait Zadig,
faut-il que je mette encore un plus vaste espace entre la belle
Astarté et moi? Mais il faut servir mes bienfaiteurs."
Il dit, il pleura, et il partit.
- Il ne fut pas longtemps dans
l'île de Serendib sans y être regardé comme
un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de tous les différends
entre les négociants, l'ami des sages, le conseil du petit
nombre de gens qui prennent conseil. Le roi voulut le voir et
l'entendre. Il connut bientôt tout ce que valait Zadig;
il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami. La familiarité
et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était, nuit et
jour, pénétré du malheur que lui avaient
attiré les bontés de Moabdar. "Je plais au
roi, disait-il, ne serai-je pas perdu?" Cependant il ne pouvait
se dérober aux caresses de Sa Majesté: car il faut
avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de Nussanab, fils de
Nabassun, fils de Sanbusna, était un des meilleurs princes
de l'Asie; et que, quand on lui parlait, il était difficile
de ne le pas aimer.
- Ce bon prince était
toujours loué, trompé et volé: c'était
à qui pillerait ses trésors. Le receveur général
de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple, fidèlement
suivi par les autres. Le roi le savait; il avait changé
de trésorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer
la mode établie de partager les revenus du roi en deux
moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours
à Sa Majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
- Le roi Nabussan confia sa
peine au sage Zadig. "Vous qui savez tant de belles choses,
lui dit-il, ne sauriez-vous point le moyen de me faire trouver
un trésorier qui ne me vole point? Assurément, répondit
Zadig, je sais une façon infaillible de vous donner un
homme qui ait les mains nettes." Le roi, charmé, lui
demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. "Il
n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront
pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera
avec le plus de légèreté sera infailliblement
le plus honnête homme. - Vous vous moquez, dit le roi; voilà
une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances!
Quoi, vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat
sera le financier le plus intègre et le plus habile! -
Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit
Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus
honnête homme." Zadig parlait avec tant de confiance
que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître
les financiers. "Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig,
les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu:
si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve
que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est
la chose la plus simple et la plus aisée." Nabussan,
roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre
que ce secret était simple, que si on le lui avait donné
pour un miracle: "Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez.
- Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve
plus que vous ne pensez." Le jour même il fit publier,
au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à
l'emploi de haut receveur des deniers de Sa Gracieuse Majesté
Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, en habits
de soie légère, le premier de la lune du crocodile,
dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante
et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin;
tout était préparé pour le bal; mais la porte
de ce salon était fermée, et il fallait, pour y
entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier
vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après
l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques
minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous
ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants
furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna
qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec
moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée,
les reins courbés, les mains collées à leurs
côtés. "Quels fripons!" disait tout bas
Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité,
la tête haute, le regard assuré, les bras étendus,
le corps droit, le jarret ferme. "Ah! l'honnête homme!
le brave homme!" disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur,
le déclara trésorier, et tous les autres furent
punis et taxés avec la plus grande justice du monde: car
chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie,
avait rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le
roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante
et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La
galerie obscure fut appelée le corridor de la tentation.
On aurait en Perse empalé ces soixante et trois seigneurs;
en d'autres pays on eût fait une chambre de justice qui
eût consommé en frais le triple de l'argent volé,
et qui n'eût rien remis dans les coffres du souverain; dans
un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés,
et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à
Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter
le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
- Il était aussi fort
reconnaissant; il donna à Zadig une somme d'argent plus
considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais
volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer
des exprès à Babylone, qui devaient l'informer de
la destinée d'Astarté. Sa voix trembla en donnant
cet ordre, son sang reflua vers son coeur, ses yeux se couvrirent
de ténèbres, son âme fut prête à
l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit embarquer; il rentra
chez le roi, ne voyant personne, croyant être dans sa chambre,
et prononçant le nom d'amour. "Ah! l'amour, dit le
roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez
deviné ce qui fait ma peine.
- Que vous êtes un grand
homme! J'espère que vous m'apprendrez à connaître
une femme à toute épreuve, comme vous m'avez fait
trouver un trésorier désintéressé."
Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour
comme en finance, quoique la chose parût plus difficile
encore.
-
-
- LES YEUX BLEUS
- "Le corps et le coeur...",
dit le roi à Zadig. A ces mots, le Babylonien ne put s'empêcher
d'interrompre Sa Majesté. "Que je vous sais bon gré,
dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le cœur Car
on n'entend que ces mots dans les conversations de Babylone; on
ne voit que des livres où il est question du coeur et de
l'esprit, composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni
de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez." Nabussan
continua ainsi: "Le corps et le coeur sont chez moi destinés
à aimer; la première de ces deux puissances a tout
lieu d'être satisfaite. J'ai ici cent femmes à mon
service, toutes belles, complaisantes, prévenantes, voluptueuses
même, ou feignant de l'être avec moi. Mon coeur n'est
pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop
éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib,
et qu'on se soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie
mes femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme
qui fût à moi; je donnerais pour un pareil trésor
les cent beautés dont je possède les charmes: voyez
si, sur ces cent sultanes, vous pouvez m'en trouver une dont je
sois sûr d'être aimé." Zadig lui répondit
comme il avait fait sur l'article des financiers: "Sire,
laissez-moi faire; mais permettez d'abord que je dispose de ce
que vous aviez étalé dans la galerie de la tentation;
je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez rien."
Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans Serendib
trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put trouver,
trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois bonzes des
plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à
tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes;
chaque petit bossu eut quatre mille pièces d'or à
donner; et dès le premier jour tous les bossus furent heureux.
Les pages, qui n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes,
ne triomphèrent qu'au bout de deux ou trois jours. Les
bonzes eurent un peu plus de peine; mais enfin trente-trois dévotes
se rendirent à eux. Le roi, par des jalousies qui avaient
vue sur toutes les cellules, vit toutes ces épreuves, et
fut émerveillé. De ses cent femmes, quatre-vingt-dix-neuf
succombèrent à ses yeux. Il en restait une toute
jeune, toute neuve, de qui Sa Majesté n'avait jamais approché.
On lui détacha, un, deux, trois bossus, qui lui offrirent
jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible,
et ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient
ces bossus de croire que de l'argent les rendrait mieux faits.
On lui présenta les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle
trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent
des bonzes, et ensuite le plus intrépide; elle trouva le
premier un bavard, et ne daigna pas même soupçonner
le mérite du second. "Le coeur fait tout, disait-elle;
je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni aux
grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze:
j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai
qu'il daigne m'aimer." Le roi fut transporté de joie,
d'étonnement et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui
avait fait réussir les bossus, et en fit présent
à la belle Falide: c'était le nom de cette jeune
personne. Il lui donna son coeur: elle le méritait bien.
Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si brillante jamais les
charmes de la beauté ne furent si enchanteurs. La vérité
de l'histoire ne permet pas de taire qu'elle faisait mal la révérence;
mais elle dansait comme les fées, chantait comme les sirènes,
et parlait comme les Grâces: elle était pleine de
talents et de vertus.
- Nabussan, aimé, l'adora;
mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la source des plus grands
malheurs. Il y avait une ancienne loi qui défendait aux
rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs ont appelées
depuis boopies. Le chef des bonzes avait établi cette loi
il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour s'approprier
la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que
ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux
bleus en constitution fondamentale d'Etat. Tous les ordres de
l'empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On
disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient
arrivés, que l'abomination était à son comble,
que toute la nature était menacée d'un événement
sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de Nussanab, aimait deux
grands yeux bleus. Les bossus, les financiers, les bonzes, et
les brunes, remplirent le royaume de leurs plaintes.
- Les peuples sauvages qui habitent
le nord de Serendib profitèrent de ce mécontentement
général. Ils firent une irruption dans les Etats
du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets;
les bonzes, qui possédaient la moitié des revenus
de l'Etat, se contentèrent de lever les mains au ciel,
et refusèrent de les mettre dans leurs coffres pour aider
le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent
l'Etat en proie aux barbares.
- "O mon cher Zadig, me
tireras-tu encore de cet horrible embarras? s'écria douloureusement
Nabussan.
- - Très volontiers,
répondit Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant
que vous en voudrez. Laissez à l'abandon les terres où
sont situés leurs châteaux, et défendez seulement
les vôtres." Nabussan n'y manqua pas: les bonzes vinrent
se jeter aux pieds du roi, et implorer son assistance. Le roi
leur répondit par une belle musique dont les paroles étaient
des prières au ciel pour la conservation de leurs terres.
Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi finit
heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils sages et
heureux, et par les plus grands services, s'était attiré
l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants
de l'Etat; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte;
les financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas;
on le rendit suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent
souvent dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans
le cabinet, selon la sentence de Zoroastre: c'était tous
les jours de nouvelles accusations; la première est repoussée,
la seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième
tue.
- Zadig, intimidé, qui
avait bien fait les affaires de son ami Sétoc, et qui lui
avait fait tenir son argent, ne songea plus qu'à partir
de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher
des nouvelles d'Astarté. "Car, disait-il, si je reste
dans Serendib, les bonzes me feront empaler; mais où aller?
je serai esclave en Egypte, brûlé selon toutes les
apparences en Arabie, étranglé à Babylone.
Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue: partons,
et voyons à quoi me réserve ma triste destinée."
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